Les fêtes de Noël approchent, l’occasion de se retrouver autour d’un repas et des cadeaux, dans une ambiance festive et affectueuse… Un tableau idyllique. Mais que se cache-t-il derrière les petits souliers déposés sous le sapin ? Le sapin sous lequel s’accumulent les présents, et son acolyte le Père Noël, sont-ils si innocents qu’ils en ont l’air ? Dès le départ, on voit bien que non : ne sont censés être récompensés que les enfants « sages ». Le cadeau n’est donc pas si désintéressé.

Qu’est-ce que donner ? Selon le dictionnaire, donner consiste à laisser gratuitement et volontairement à quelqu’un la propriété ou l’usage d’un objet. Gratuit ? Volontaire ? Ces deux propriétés semblent logiques ! On ne va pas inclure une facture dans l’emballage du cadeau offert à sa grand-tante pour Noël ; pire, on en cache le prix par une étiquette ou un coup de marqueur. Comme s’il fallait effacer du don (situé dans le domaine familial, affectif) toute trace d’un argent impur et impersonnel. De même, offrir est un acte effectué de notre plein gré : on choisit le cadeau, on se creuse la tête, on l’emballe avec plus ou moins de soin, avant de le tendre à son nouveau propriétaire, qui ne peut s’empêcher de s’écrier : « oh ! Mais il ne fallait pas ! ». Mais c’est trop tard, et on rit d’un air gêné et bourru : « mais si voyons, puisque ça me fait plaisir ».

Et pourtant… Derrière cet acte gratuit et volontaire se cachent des mécanismes fortement contraignants, allant jusqu’à mettre à jour des rapports de domination dans les relations sociales. Déjà en 1924, le père de l’anthropologie française Marcel Mauss publiait un Essai sur le don, dans lequel il soulignait les trois obligations enfouies derrière l’acte du don, et qui recréent en permanence le lien social. Obligation de donner, obligation de recevoir, et obligation de rendre.

La mauvaise fée, ou l’obligation de donner

Dans La Belle au Bois Dormant, tout le royaume est réuni pour une grande fête autour du berceau de la princesse Aurore. Soudain, coup de tonnerre, et irruption dans la salle d’une mauvaise fée, qui n’avait pas été invitée. Pour se venger, celle-ci jette une malédiction sur le berceau de la pauvre princesse. Ce conte illustre la contrainte du don dans nos sociétés : on n’arrive pas les mains vides à un anniversaire, comme on se creuse la tête pour dresser la liste des invités au mariage, afin de ne froisser personne. Et si le manquement à cette obligation de donner ne se traduit pas par un mauvais sort, comme dans le conte, il peut déboucher sur une forte stigmatisation par le groupe social, dans lequel la norme du don est communément partagée.

Les festins d’Astérix, ou l’obligation de recevoir

Chaque voyage du célèbre Gaulois est l’occasion de découvrir de nouveaux pays ; ces découvertes culturelles qui se font majoritairement par le biais la nourriture. Et à la fin de chaque album, le village entier se retrouve autour d’un banquet auquel sont souvent invités les nouveaux amis d’Astérix et Obélix. Chaque repas devient l’occasion de faire bonne chair et se gaver de sangliers, certes. Mais il s’agit également de « faire honneur » aux hôtes. D’où la sympathie provoquée par Obélix partout où il voyage (son appétit fait « plaisir à voir »), et l’inquiétude, voire l’aversion des Gaulois face à quelqu’un qui ne touche pas à son plat. Ainsi, on se sent obligé de finir son assiette comme on se force à s’enthousiasmer devant un cadeau qui ne nous plait guère : l’obligation de recevoir est aussi une norme sociale.

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L’esclavage pour dette ou l’obligation de rendre

A Rome, durant la période de l’Antiquité, les citoyens incapables de rembourser leurs dettes devenaient les esclaves de leurs créanciers. Cette pratique appelée “nexum” illustre l’obligation de rendre sous-tendue dans le don, la plus évidente et peut être aussi la plus contraignante. En effet, recevoir un don, c’est être placé par le donataire en situation d’infériorité. Donner, c’est asseoir une certaine domination sociale et économique : on a acheté le présent, et on s’en défait, mais cet acte n’est pas gratuit : il est remboursé en termes de prestige. Dès lors, l’action de rendre a pour but de défaire cette domination, parfois en donnant plus. C’est le mécanisme de « don agonistique », ou « potlatch » décrit par Mauss (quand le don et le contre-don deviennent compétitifs).

Violence ou désintérêt du don ?

Dès lors, « un acte désintéressé est-il possible ? », comme le demande le sociologue français Pierre Bourdieu en 1994. Selon lui, non. Derrière ces échanges qui ont lieu sur le marché des « biens symboliques », se cache une « violence symbolique », c’est-à-dire une intériorisation de la domination sociale intrinsèque à la position qu’ils occupent (dans la société, mais aussi au sein de la famille : la domination économique et/ou symbolique des parents sur les enfants, par exemple). Mais cette vision utilitaire peut être nuancée : offrir, n’est-ce pas aussi faire plaisir, et prendre du plaisir à celui d’autrui ? Le don ne continue-t-il pas à représenter une « utopie », une logique qui n’est pas celle du profit, comme l’affirme Maurice Godelier (dans L’énigme du don) ?

Il ne s’agit pas de trouver une réponse à ces questions. Mais voici en tout cas une bonne raison de croise au Père Noël : ce tiers, ce vieillard barbu et replet, par son absence mystérieuse et invisible, viendrait vider de son contenu contraignant l’échange de cadeaux au pied du sapin. Les chaussons soigneusement déposés sous l’arbre de Noël se font alors réceptacle détaché du don, remplaçant la main tendue de celui qui reçoit.

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