L’effervescence actuelle autour du dernier opus de Star Wars nous amène à réfléchir sur la phrase qui est certainement la plus célèbre de la saga. « Je suis ton père », affirmation prononcée par le grand méchant Dark Vador au jeune Luke Skywalker, donnant lieu à une réaction horrifiée, tant de la part de ce dernier comme de celle des spectateurs de l’époque face à l’un des plus grands « plot twist » de l’histoire du cinéma.

Luke, acteur ou agent ?

Le père, puisqu’il est traditionnellement celui qui transmet le nom par la loi juridique, et qui transmet les valeurs et normes sociales par l’éducation, est une figure centrale au sein de l’institution familiale : celle de l’autorité. Le « je suis ton père » est une phrase qui, loin d’être anodine, réduit les possibilités de Luke d’agir en tant qu’acteur (c’est-à-dire comme individu non contraint par le poids du social), puisqu’elle l’inscrit dans une lignée, une généalogie. Dark Vador, en proposant à Luke de le rejoindre du côté obscur, considère son fils non pas comme un acteur doté de liberté, mais comme un agent, un individu conditionné par les institutions de la société (ici, la famille), qui est censé suivre le même chemin que son père.

Le père comme figure de la « domination masculine »

Comment une telle autorité de la part du père est-elle possible ? On peut y voir une des conséquences de la « domination masculine » (expression employée par le sociologue Pierre Bourdieu) de notre société : les hommes y occupent les places les plus élevées en termes de pouvoir économique et symbolique. Au sein de la famille, les rôles sont distribués traditionnellement de manière différenciée. L’homme est le breadwinner ; Monsieur Gagne-Pain a une fonction instrumentale (ramener un salaire, effectuer des travaux dans la maison). La femme est la caredealer ; Madame Distributrice-d’attention a une fonction expressive (s’occuper des enfants, prendre des rendez-vous chez le médecin). Si ce modèle dual doit aujourd’hui largement être nuancé, il dit cependant beaucoup de la répartition des tâches au sein du ménage. Le rôle du père a donc longtemps été celui d’une autorité distante : le soin des enfants étant attribué à la mère, le père s’attribuait un rôle plus éducatif et coercitif, tentant d’inculquer à ses enfants ses propres valeurs et de les former à son image (ou à l’image de ce qu’il aurait aimé être).

Tel père, tel fils ?

On comprend ainsi que pour Luke Skywalker, c’est la figure absente puis négative du père qui lui permet de construire sa propre identité. Mais Dark Vador incarne aussi le danger de basculer du côté obscur, de suivre le même chemin de vie que le père. Il y a risque de reproduction sociale, c’est-à-dire de répétition du parcours paternel par les mêmes choix, l’endossement d’une identité similaire (celle de Jedi déchu). Pour illustrer cette idée de l’existence d’une destinée sociale, le sociologue Claude Thelot parle du « poids d’Anchise ». Il reprend la figure mythologique d’Enée fuyant Troie en flammes avec son père sur le dos. Le père « pèse » littéralement sur ses épaules. Par la socialisation primaire (l’inculcation des normes sociales dans l’enfance par le biais de la famille), l’individu acquiert de ses parents des manières de penser, agir, choisir, qui l’influenceront tout au long de sa vie sociale.

Père et papa

L’identité paternelle a cependant (et heureusement !) évolué dans notre société actuelle. François de Singly parle du passage d’un « père autoritaire » à un « père-cheval ».

© Dark Vador et Fils

© Dark Vador et Fils (Jeffrey Brown)

En s’appuyant sur les jeux où papa se met à quatre pattes pour faire monter fiston sur son dos, F. de Singly montre que le père joue avec son enfant (il devient ainsi une figure du « care »), et s’abaisse à sa hauteur plutôt que de lui imprimer sa puissance d’en haut. Le père a de moins en moins le statut de dominant hiérarchique au sein de la famille. Une loi de 1970 met ainsi fin à la notion juridique de « père de famille » : l’organisation patriarcale de la famille est brouillée, laissant plus de place à d’autres configurations (familles recomposées, mères célibataires, homoparentalité…). Si au sein de la famille, la répartition des rôles reste très genrée (Mesdames consacrant par jour 3h26 aux tâches ménagères contre 2h pour Messieurs, encore que ces chiffres soient faussés par la nature des tâches), ce clivage est ainsi de moins en moins prégnant pour ce qui est de la gestion des enfants (ce qui est peut-être dû à la nouvelle place que celui-ci occupe, celui d’enfant-roi au centre de la famille). Au cours des 35 dernières années, les pères ont ainsi augmenté de 50 minutes par jour le temps consacré aux enfants. La figure du « père » (contraignante, incarnant le respect des aînés, des normes et des valeurs) est indissociable de celle du « papa »… même si on verrait mal Dark Vador proposer à Luke de jouer à « à dada sur mon bidet ».

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