Vendredi, le conseil d’administration du lycée a eu lieu. Ou peut-être jeudi, je ne sais pas. A vrai dire je ne sais pas parce que — comme toutes les décisions prises par mon lycée — personne n’est prévenu. Je passerai sur le fait qu’alors que j’aurais dû l’être, il a fallut qu’un parent d’élève me transfert le compte-rendu de la réunion alors que celui-ci devait être public (un peu comme ce règlement intérieur que lui on ne se prive pas pour afficher dans toutes les salles…) pour aller au cœur du problème : le manque de démocratie.

Enfants chinois à l'école de la démocratie © Dominic Rivard

Enfants chinois à l’école©Dominic Rivard

De la (non)démocratie en milieu scolaire à Kafka

En début d’année je me suis déplacé jusqu’à un bureau de vote pour l’accorder au seul binôme s’étant présenté pour occuper le siège de représentant d’élèves. Élu à la majorité absolue, celui-ci avait déclaré vouloir être proche des élèves… Bien sûr je n’ai depuis pas eu une seule occasion de parler à ma représentante (et j’ai oublié qui était son (ou sa) colistier(e)). Mais peut-être que cela est de ma faute, peut-être que j’aurais dû faire l’effort de dépasser ma timidité et d’aller lui raconter tout ce que je ne supporte pas dans mon lycée, mais à quoi bon ? D’ailleurs je n’avais qu’un sujet qui me tenait réellement à cœur (en plus du manque de représentativité) : le coin fumeur au milieu de la cour1.

Certains diront que je fais vieux con, mais mon but est avant tout la discussion : pourquoi doit-on appliquer certaines lois et pas d’autres ? par exemple… Cependant tout va bien ! En effet dans un élan de courage (ou d’égoïsme ?) ma déléguée aurait déclaré « qu’elle a des problèmes pulmonaires et qu’elle hésite à traverser cet espace fumeur pour se rendre au foyer. ». Mais alors, comment madame le proviseur va-t-elle réagir face à ce casse-tête juridique ? De la façon la plus incompréhensible qui soit en se disant (d’après le compte-rendu du CA) « non favorable à une communication en direction des parents sur ce sujet, car cette « zone fumeur » est juste une tolérance pour éviter des imbécilités et que cela ne pourra en aucun cas être considéré comme un droit à fumer accordé aux élèves. ». Ah. Cela reste pour moi complètement symptomatique du dialogue déséquilibré entre personnel chargé du lycée et lycéens : un problème est évoqué, une demi réponse y est apportée sans rien changer à la situation (bien sûr) et c’est la fin du débat : hors de question d’insister face à l’autorité.

"Entrez ici pour grandir dans le savoir" ©Jdog90

« Entrez ici pour grandir dans la sagesse » ©Jdog90

Rapports déséquilibrés règle ou exception ?

Ainsi, comme tout bon « dialogue » (plus ou moins social), celui du lycée n’échappe pas à sa mise en scène qui fera dire au plus crédule qu’il n’est que quintessence de démocratie et laissera les plus critique n’y voir qu’une mascarade. Quelques représentants d’élèves, une poignée de parents, après tout, que demande le peuple ? D’être écouté sous prétexte qu’il a le droit à l’éducation ? A quoi bon écouter ceux qui ne sont pas sérieux, quand ils ont dix-sept ans…

Cet échec démocratique n’est pourtant pas le premier. On le retrouve aussi dans le rôle du délégué de classe promettant voyages et frites à la cantine mais dont la seule mission officielle sera de prendre parole pendant 1 minute 30 à chaque conseil de classe, d’y défendre un élève (ce qu’il ne fera pas, la parole ne lui étant pas donnée) et de noter les commentaires des professeurs.

Là où je veux en venir c’est que les années passent et le constat est toujours le même : je ne pourrai pas faire valoir mes idées ou ne serait-ce que donner mon avis. Vous me répondrez alors que c’est qu’une mauvaise passe : 3 ans à supporter ça (5 ou 6 si je vais en prépa) et puis on peut pas y changer grand chose. Quelque part je serais plutôt d’accord avec vous sur le premier point mais la question demeure : si je ne peux faire changer les choses qui peuvent paraître futiles, si une administration qui dit des choses sans aucun sens — ou du moins sans prendre le temps de lui en donner un2 — peut avoir plus d’importance que moi, quand est-ce que j’aurai mon mot à dire ?

Conditionné à la déception démocratique

Alors oui on s’étonnera encore aux prochaines élections du nombre de jeunes abstentionnistes qui ne réalisent pas à quel point leurs aïeuls ont souffert pour mettre en place le droit de vote. Mais comment demander à quelqu’un dont on a montré 7 années durant que son avis n’avait que bien peu d’importance s’il ne le faisait pas remonter à des représentants qui jugeront au mieux « que pas assez de monde ne le soutiennent » ou que « ce genre de sujet ne s’évoque pas au conseil de classe » le bienfondé d’une élection ?

Comment une Ecole censée diffuser les idéaux de la République peut-elle vouloir pour des raisons obscures refuser d’entendre l’avis des élèves qui la composent ?

De la même façon qu’on matraque qu’il n’y a pas de démocratie (ou plutôt pas d’idéaux démocratiques) sans Ecole, il serait temps que l’on accepte la démocratie dans l’Ecole. Je ne plaide pas forcément pour une démocratie directe dont les limites se feraient vite sentir (mais qui cependant serait intéressante à expérimenter) mais pour une plus grande représentativité et responsabilisation des élèves. Est-il vraiment logique qu’il y ait autant d’élèves pour représenter une classe qu’un lycée/collège ? Instaurer une réelle discussion sur les décisions prises pour le lycée/collège ne serait-elle pas bénéfique à tous ? Pourquoi ne pas rêver de réunions de petits groupes composés de fonctionnaires et d’élèves pour dialoguer autour des problèmes et essayer dans un climat apaisé et équitable de trouver des solutions ?


1: A vrai dire, le problème de la cigarette était surtout le seul qui m’est venu en tête par son impact concret et son apparition relativement récente. Je m’estime d’ailleurs heureux que mes problèmes dans ce lycée soient si légers. Cependant, à mon sens, celui-ci illustre plutôt bien le processus « démocratique » lycéen et les contradictions qu’apportent l’état d’urgence.
2: J’avouerais que la nuance entre « tolérance » et « droit » m’est encore floue…

4 Réponses

  1. Chaise

    Je pense qu’il y a une certaine confusion dans la notion de démocratie. La démocratie désigne le régime politique d’un pays et non l’organisation de ton lycée ; le but n’est pas d’offrir à l’élève les responsabilité du/de la principal(e) du lycée, mais plutôt de le responsabiliser dans une organisation. Un peu comme dans une entreprise avec des syndicats. Ça c’est la théorie, la pratique est un peu différente.

    Par rapport au rôle de délégué, il me laisse sceptique. J’ai constaté qu’au lycée, les gens populaires avaient plutôt tendance à être élu, du coup, j’ai très rarement osé me présenter. On a des discours soit prommettant monts et merveilles, soit vides au possible. La classe inscrit son vote sur un petit papier, et on dépouille pour comptabiliser les voix. Finalement je me fait élire pour une année, et au premier tour (petite victoire personnelle). La parodie des élections présidentielle est finie.

    On est souvent appelé à effectuer les commissions des profs (amener X à l’infirmerie). On gère la communication des professeurs auprès des élèves en dehors des cours. On intervient auprès du/de la CPE pour faire décaler un cours. On prend les devoirs pour la personne absente ce jour-ci.

    Et puis vient la consécration du délégué : le conseil de classe. On nous laisse une maigre minute pour effectuer quelques remarques sur la classe avant le début du conseil, on n’attire pas beaucoup d’attention mais quelques regards condescendants ; parfois certains délégués osent critiquer la stratégie éducative du prof et se sont littéralement incendier (rigolo). Les profs passent les élèves en revue. Ils se bataillent pour savoir quelle appréciation générale sera sur les bulletin. Le prof de SVT demande à faire passer en priorité ses élèves car il doit se rendre à un autre conseil de classe ce jour. Les parents d’élèves délégués viennent défendre leur progéniture. Je recopie silencieusement les remarques des profs qui ne figureront pas sur le bulletin (manque de discipline en cours, remarques sur le travail, conseils, etc.) ; beaucoup de mes confrères se contentent de recopier bêtement l’appréciation que les élèves verront de toute façon quelques jours plus tard entre les mains de leurs parents. On intervient éventuellement pour donner notre avis d’élève sur un élève en difficulté, ou pour expliquer ses difficultés familiales. La prof de sport regarde la fenêtre. Les élèves n’ont pas tous étés passés en revue mais il est bientôt 19h et tout le monde à envie de rentrer chez toi. Tout le monde presse le pas, les derniers dossiers sont vus de manière expéditive.

    Lors de l’après-conseil, tous les élèves sont curieux de savoir à quelle sauce ils vont se faire manger par leur parents. Mais ils s’en foutent de savoir ce que les profs pensent réellement. Je conscent tout de même à leur indiquer la mention qu’ils ont reçu sur le bulletin. Certains sont heureux, d’autres pleurent. Ils auront tout oublié dans quelques jours.

    On avait un CVL (un BDE, mais avec plus de pouvoir vis à vis du lycée). Ils avaient une bonne crédibilité vis à vis de l’administration du lycée (probablement lié à la bonne fréquentatin de notre lycée, ce qui n’est absolument pas universel), ce qui leur permettait d’organiser plein d’événements, et d’effectuer certains aménagement positifs pour la vie des lycéens. C’est à mon avis un status plutôt intéressant, car indépendant du rôle d’interface prof-élève du délégué, mais qui donne quand même plus de pouvoir qu’à un élève « standard » pour pouvoir s’impliquer « politiquement ».

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    • Gaspard
      Gaspard

      La démocratie n’a pas qu’une seule définition : si je prends le Larousse.fr, je vois qu’elle se définie aussi comme un « Système de rapports établis à l’intérieur d’une institution, d’un groupe, etc., où il est tenu compte, aux divers niveaux hiérarchiques, des avis de ceux qui ont à exécuter les tâches commandées. ». Celle-ci est sans doute celle qui colle le mieux à mon article.

      Merci pour ton témoignage de délégué ! Je ne peux qu’agréer (si ce n’est que le mien ne prenait pas les devoirs pour les absents).

      Je t’avouerais que dans mon lycée le pouvoir du CVL est nul mais c’est toujours une bonne nouvelle de voir que cela marche dans d’autres établissements

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