N’importe quel bon vagabond de Youtube est déjà tombé sur ce genre particulier de vidéo : les Youtube Poop. Contrairement aux parodies où l’on superpose par-dessus une vidéo d’un film ou d’une émission une bande son comique, la Youtube Poop se permet de modifier l’intégralité d’un fichier audiovisuel pour donner un résultat pour le moins cocasse. Mais dans ce vacarme que sont les poops, peut-on y avoir un semblant de musicalité ? Car, à l’instar des moyen d’expressions qu’internet qualifierait de « traditionnels », peut-on y voir un véritable jeu sur l’intensité des altérations des vidéos détournées, la gestion des flux audio et vidéo, et enfin le choix des thèmes ?

Oh je suis désolée, YouTube poop notamment connue pour sa durée exceptionnellement longue et son scénario construit

Tout d’abord, quand on fait rentrer l’un des termes dans l’autre, on aurait l’impression d’allier deux contraires : un alliage où le poétique fracasse les choses triviales, où ce qui est beau pour les sens se heurte à une anarchie des sons et des images. En effet, à ses débuts, la Youtube poop n’avait que pour vocation de remplir par divers moyens téméraires les serveurs du désormais célèbre site de partage de vidéos — d’où le terme d’étron qui les caractérise. Mais grâce à l’entropie considérable d’internet, où tous les internautes rencontrent n’importe quoi à n’importe quel moment, les codes de la Youtube Poop ont été repris pour donner des vidéos à caractère humoristique. Ainsi, nous allons analyser ici le cas des poops de la communauté francophone de Youtube, dont gros caca boudin est le précurseur.

Je remercie notamment Jefaischierlesgens qui m’aura permis d’étendre la réflexion jusqu’à sa méthode de réalisation.

De quoi tu nous parles avec ta musicalité ?

Ah oui, avant toute chose, je souhaiterais donner le point de départ de toute la réflexion, bien qu’elle soit quelque peu anecdotique. Nous serons en effet bien obligé de passer par ce qui existe déjà pour entrer dans le monde de la poop. Tout commence à propos d’un commentaire de texte à rendre : « Soyez attentifs aux nuances dans les textes de Nietzsche, c’est un mélomane. » nous avertissait M. Goldschmit ; par la suite, je suis tombé sur une préface de Georges-Arthur Goldschmidt à propos de ce même auteur où il disait que « la musicalité, le flux sonore de la lecture à haute voix tracent le déroulement d’Ainsi parlait Zarathoustra, comme l’écho de cette voix qui n’a pas besoin de signification. » Au-delà de l’aspect pédant que trouverait certain à la philosophie, je m’attarderai simplement sur le fait que dans chacune des œuvres dont on est spectateur, il peut être tout aussi important de comprendre tout ce qui se définit par l’indicible, par ce qui fait toute la vivacité d’un texte, d’une peinture et même d’une musique : ce sont les différentes fluctuations données par l’auteur à son œuvre. Et enfin, par un heureux hasard, les paroles qui m’ont permis d’établir une corrélation entre la musicalité et la poop sont des propos que tient Alexandre Astier à propos de Kaamelott (lorsqu’il est à Cinecitta) : « Tout ce qui est drôle dans Kaamelott, je m’en préoccupe pas. C’est toute la partie musicale de Kaamelott. »

Mais alors, quel rapport entre Nietzsche et Astier me direz-vous ? Il faut d’abord savoir que ces deux personnages sont tous deux musiciens et que leurs œuvres sont d’une certaine drôlerie. En effet, qu’on aime ou pas l’ironie de Nietzsche ou bien le caractère saugrenu de la série d’Astier, chacun a la particularité de ne pas se préoccuper (tout du moins de trop) de ce qui pourrait être drôle. Et cela se fait grâce à leur vocation de musicien, c’est-à-dire qu’ils écrivent au gré de leurs passions, des idées qui leur viennent : cette musicalité se manifeste en facéties plus ou moins graves (ou grasses). Mais alors, comment se révèle, s’exprime la musicalité au travers de ces œuvres ? Eh bien tout simplement, imaginez l’auteur en train de danser lorsqu’il compose : le meilleur des lecteurs ou des spectateurs fera de même et  « s’enjaillera » : de cette amusement réciproque pourrait provenir la drôlerie de la musicalité.

Vous saisissez le rapprochement ? Crédit : CALT, Source : Gollumjuice

Vous saisissez le rapprochement ? Source : Gollumjuice

 

Quid de la poop ?

Nous retrouverons ainsi dans les poops une similarité dans cette alliance tacite entre auteur et spectateur ; d’autant plus que sur internet, la frontière entre ces deux acteurs est fortement réduite — temporellement, c’est une certitude, spatialement, cela relève d’une autre paire de manche. De plus, le spectateur se transforme très vite en auteur lorsqu’il sait qu’il peut lui-même partager ses propres contenus. Et peut-être qu’à force de rencontre entre auteur et spectateur, chacun tire de chacun les meilleures tonalités, les meilleurs discours, les meilleurs effets d’une vidéo pour en faire son propre best-of. De ces échanges mondiaux et en gardant que ce que le hasard des rencontres ont donné de mieux, peuvent naître ainsi un tout nouveau langage, un tout nouveau style de réalisation — voire même de créations.

Tout ce qui est dans une poop est un enchaînement plus ou moins aléatoire de fichiers audio et vidéo qui ont été modifiés, voire même torturés, pour donner une délicieuse purée audiovisuelle. Comme nous le disions dans l’introduction, à l’origine, les Youtube Poop n’étaient pas destinées à faire rire les internautes, mais comme l’a dit Jefaischierlesgens, « quoique tu fasses, il y a toujours quelqu’un à qui ça fera marrer ». Les codes ont ensuite été repris par d’autres à qui cela faisait rigoler, afin de détourner le concept vers quelque chose de plus amusant ou plus délirant. Par conséquent, de nos jours les poops sont les vestiges de ce qui a été autrefois la recherche de l’entropie audiovisuelle : en est resté un langage où s’est aggloméré tout ce désordre. C’est un langage né du chaos, où chaque mot, ou plutôt chaque séquence d’une poop hérite d’un long processus d’échange — et surtout une envie de s’amuser, car ne l’oublions pas, la YTP, que ce soit dans sa conception ou dans son visionnage, est avant tout une chose qui permet de se délasser du prosaïque.

Et ça nous avance à quoi ?

Il s’agit ici de mettre en avant une sorte de nouvelle poésie, de nouveau langage, de nouvel instrument qui s’est créé à travers la Youtube Poop. Car si l’on connaît tous les timbres, toute la sémantique des différentes formes d’expressions comme l’écriture, le théâtre, la peinture ou la musique, il peut s’avérer difficile de distinguer la vidéo de la performance ou du théâtre. Car dans le cinéma, performance et montage se répondent à des intensités différentes, l’un permet d’accentuer le jeu des acteurs, l’autre peut mettre en avant la texture de la réalisation. En fait, le tournage permet de se concentrer sur ce qui est filmé (le choix des objets, le jeu, etc.) et non sur le format vidéo en lui-même. Celui-ci est en quelque sorte dépendant de ce qu’elle doit montrer au spectateur. Et quant au montage, il n’est qu’un moyen d’appuyer la performance qui se joue devant le spectateur à travers du matériel.

Certains vidéastes n’hésitent pas à centrer leur vidéo autour d’un thème musical.

La poop, dans sa manière d’être montée, ne travaille plus du tout sur la performance en tant que telle, mais elle se joue du contenu qu’elle détourne. Les multiples vidéos qu’elle utilise en son sein (c’est-à-dire la table de montage) est dorénavant son jouet, le contenu devient le pantin du contenant. Et c’est ici que se joue toute la musicalité de la poop, que les fichiers utilisés deviennent des cordes ou des percussions. C’est là que l’auteur compose sa vidéo avec ses fichiers récupérés. Le flux, le timbre, le langage de la poop, c’est le flot d’information qui inonde la toile. Comme si face à l’étonnante immensité, rapidité et technicité des échanges sur internet, des hommes s’étaient arrêtés pour se réapproprier toute la complexité du réseau et dessiner les pourtours d’internet. Car ce flot d’information, dans sa désormais vocation d’être éphémère, se trouve tout d’un coup capturé par des internautes afin d’être réhumanisé, retransfiguré à l’un des gestes propres de l’Homme, à un « geste social » comme le disait Bergson : le rire.

La musicalité est ici une manière de détourner tous les flux et de les rendre humain, et de ce fait, les internautes vont enfin pouvoir jouer de l’invention toute humaine qu’est internet : ils vont pouvoir échanger et rire à travers ce média ; ils vont pouvoir redevenir maître de toute la mécanique d’internet, de sortir de cette impossibilité de se dissimuler, et ce, à travers ce qui est musicale — et par conséquent incompréhensible par une machine.

Ainsi, quand l’ordinateur a le glitch (le « bug »), nous avons la poop.

image de glitch et de l'île de coridaille je sais pas comment on écrit

Qui est-ce qui a déjà ri devant un glitch ? Qui est-ce qui a déjà eu peur devant une poop ? Pas moi. Crédits : Chuiapoil (YTP : Ma saucisse)Rosa Menkman

Qui est-ce qui a déjà vu une machine comprendre l’ironie et balancer des punchlines ? Personne. Par contre, on peut leur dicter tel ou tel aphorisme pour qu’elle ait un semblant de répartie. Mais la machine ne peut donner aucune intensité dans ce qu’elle traite ou dit, elle est inerte et linéaire. Mais les internautes le peuvent, et c’est ce qui donne la vivacité d’internet, c’est ce qui fait que nous pouvons rester des heures devant un écran composé de cristaux liquides.

C’est bien beau, mais comment tu discernes cette musicalité ?

Vous êtes bien curieux ma chère lectrice, mon cher lecteur, pour en être arrivé ici ! Dans cette partie, nous analyserons ainsi comment se manifeste cette musicalité si spécifique au média d’internet.

Tout d’abord, nous pourrons dire que la poop est l’un des moyens d’expression le plus libre que l’on pourrait trouver sur Youtube. Quand j’interrogeai Jefaischier, il m’indiqua le mot d’ordre suivant (à peu de choses près) : « éclate-toi. » tout en me rappelant qu’il avait peu de contraintes. En effet, ils sont assez loin de la place publique ou du marché de Youtube, là où titres et vignettes doivent exciter le spectateur. La réalité du marché des poops est tout autre : personne n’est là pour mettre en valeur le contenu, la communauté de ceux qui font et de ceux qui regardent iront le mettre en valeur eux-mêmes.

De cette absence de contrainte, on y voit la possibilité de pouvoir jouer sur tout ce que l’on veut, que chacune des vidéos que l’on apercevrait sur internet deviennent notre instrument, notre objet que l’on trahit, que l’on détourne de sa vocation première. La trahison, voilà l’essence de la poop, ou plutôt ce qui a toujours été le principe même de ce genre de vidéo. Et celle-ci s’effectue par des déformations, des répétitions de tel ou tel geste, des amplifications soudaines et inattendues d’un acte anodin qui devient tout l’intérêt de la YTP.

La photo de couverture de Jefaischierlesgens représentant majeur de la scène poop française

La photo de couverture de Jefaischierlesgens pas si anodine que l’on pourrait le croire.

Et la photo de couverture de Jefaischier est étonnement représentative du jeu audiovisuel qui se cache derrière la poop. Chaque petite particule au-dessus de la timeline principale est très certainement un élément qui va subito faire rire. Et c’est ce jeu sur le rythme et sur les nuances qui va enfin déterminer la musicalité de la poop.

La vidéo utilisée et détournée est, comme je le disais, trahie. Car, une fois les petites imperfections amplifiées, la vidéo se défait d’elle-même, elle perd de son intérêt donné par son auteur original — ou originel. Et c’est à partir de cette extirpation du contexte voulue par l’auteur que va se jouer la mélodie et la drôlerie : la vidéo se défait, se démêle pour donner un nouveau langage, où les mots, sons et gestes désormais dépourvus de sens sont issus de mots, sons et gestes d’une autre vidéo. Même si cette nouvelle sémantique anarchique n’a pas de signification, elle joue sur la vivacité des visionneurs et sur une culture commune pour que l’on puisse en rire : en cela, la poop ne veut rien dire, elle ne veut que jouer avec nous tout comme elle se joue des vidéos. Car n’oublions pas ce que nous avions évoqué : l’auteur créant doit s’amuser autant que le spectateur visionnant, et comme me l’avait évoquer Jefaischier : il essaye de « rire un maximum en faisant ses vidéos ». Or, les idées qui lui viennent lorsqu’il réalise, m’a-t-il indiqué, sont assez aléatoires : quand il « construit » ses vidéos, certains montages le font rire et d’autres pas du tout. Ainsi, cet aspect un peu hasardeux de la poop, où rien de ce qui est drôle n’est vraiment préparé à l’avance, n’est-elle pas la preuve d’une primauté de la création sur l’auteur ? L’auteur découvre la drôlerie son travail seulement après, jamais pendant, ni avant : il ne se préoccupe pas de ce qui va être drôle, c’est là tout, si l’on ose dire, l’aspect musical de la poop ! Comme si la poop riait à gorge déployé de tout ce qui l’entoure de la même manière qu’on rit d’elle et de ce qui la compose. En d’autres termes, elle est le chef d’orchestre du rire.

Soit, mais finalement pourquoi en parler ?

Probablement par fascination envers ce contenu abscons. Il est question de chercher qu’est-ce qui fait la singularité de ce média, qui le différencie aux autres vidéos proposées sur Youtube. La poop est un genre à part, né du chaos, qui s’est métamorphosé en une chose merveilleuse pour ceux qui en prennent le temps. La poop est aussi née sur et pour internet, et il n’existe que peut-être assez peu de vagues, de courants cybernétiques qui aient duré aussi longtemps et qui suscitent toujours l’intérêt des internautes. Il s’agit aussi de mettre en exergue un autre aspect jovial et fabuleux d’internet, où l’on peut voir naître et proliférer des choses exaltantes, en espérant que l’article n’ait pas été trop pédant et trop flou ou vague — mais il n’y aurait aucun intérêt de tout expliquer puisque la poop n’est certainement pas immuable, et elle n’engage que l’auteur et le spectateur dans ses interprétations : la Youtube Poop est un acte social d’une communauté où tout le monde s’amuse.

Un grand merci encore à Jefaischierlesgens pour m’avoir donné une discussion à propos de sa façon de voir les poops et Youtube, même si je le cite assez peu en fin de compte, il m’a permis de creuser ce sujet.

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