C’était samedi 9 avril, plein d’entrain je décide de lire le journal local Sud Ouest. Au programme : critique des marques de vêtements ayant décidé de lancer leurs collections pour femmes voilées ; regrets que la météo de France 2 ne dise plus “demain ça sera la Saint…” mais “demain nous fêterons les…” ; interview de Gaël Tchakaloff qui ayant suivi Alain Juppé pendant 18 mois déclare “[il] est un véritable homme d’État”. Et puis, dans ce subtil virage à droite, non pas un mais deux articles sur le français, une langue qui se perd !

Le français ?

Alors oui, n’oublions pas que “la langue de la République est le français.” (article 2 de la Constitution) mais il serait bon de d’abord se demander de quel français parle-t-on. Car oui aujourd’hui difficile de définir le français… On pourrait me dire que c’est la langue du gouvernement, mais un tour sur le compte Twitter de la ministre de l’Education Nationale m’offre à lire “prof.”

Bien sûr que l’on comprend très bien qu’elle parle ici des “professeurs”. Mais les interpeler de cette façon dans une copie au motif que la ministre les dénomme ainsi ne vaudrait que leurs foudres. Serait-ce eux alors qui parlent le français, le vrai ? Et bien non plus… J’ai entendu plus d’une fois dans leurs bouches les expressions “candidater” et “au final” pourtant incorrectes. Avec les différents registres, expressions locales, abréviations, difficile de réellement savoir ce qui est français ou pas… La seule certitude est que, visiblement, nous en parlons un différent de celui exigé par l’Académie et que l’on attend parfois un français particulier pour des raisons plus ou moins légitimes. Avec ce constat, difficile donc de reprocher à quelqu’un de ne pas bien parler le français tant il semble exister de langues françaises différentes.

Pour l’asile du vocabulaire

Et pourtant, très énervés, certains lecteurs du Sud Ouest, on fait remarquer que l’anglais malmenait notre langue, qu’on pouvait dire “surmenage” et non pas “breakdown”, “remue méninges” et non pas “brainstorming” et “espace ouvert” et non pas “open space”. Il est alors important de garder en tête que “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément” (c’est de Boileau). Je veux dire par là que de nouveaux mots n’apparaissent pas pour le plaisir d’apparaitre mais parce que l’on en a besoin. Comprenez qu’il y a un pas entre du surmenage et un breakdown, qu’un remue méninge me renvoie plus l’image d’un casse-tête que celle d’un échange d’idées et qu’un espace ouvert évoque pour moi l’image vague et poétique d’un parc et non pas la réalité froide du monde du travail.

Certains plaident alors pour la francisation de l’orthographe des mots et voudraient ainsi que l’on écrive “pipole” au lieu de “people”. J’avouerais que l’argument m’échappe… A ce moment là doit-on écrire “spline”, “sandwitche” et “wiqueinde” ? Paradoxalement, on me répondra sans doute que non. Du moins c’est ce que laisse à penser la polémique qu’a provoquée l’autorisation de l’orthographe du mot “nénufar”. On a pu entendre que franciser ce mot arabe était un nivellement de l’orthographe par le bas… Que fait-on alors ? Francise-t-on et en conséquent nivèle-t-on ou gardons-nous l’orthographe au grand damne des défenseurs de la langue français ?

La langue évoluant d’elle-même par la parole, vouloir la réglementer au nom d’un nationalisme semble absurde. D’ailleurs certaines expressions s’évanouissent avant même qu’un équivalent français n’entre dans le langage courant : peu de personnes lutent pour que l’on dise “télécopieur” et non pas “fax”, de même que les l’on préfère maintenant “s’envoyer des messages” que “clavarder”. Au lieu de craindre que le français se fasse réellement remplacer par l’anglais la vraie crainte devait être que celui-ci s’appauvrisse.

Grammar nazi devant faute de français

On m’a longtemps accusé d’être un “grammar nazi” intransigeant et pour cause, j’avais horreur des fautes de français. Cependant cela ne veut pas dire pour moi que le français doit rester statique. ©American History X

Le vrai appauvrissement

Car oui certains crient au scandale brandissant le croisimot #JeSuisCirconflexe à cause d’un accent sans même prendre pas la peine de soigner la structure de leur phrase.

Certes l’exemple est un peu caricatural et l’erreur volontaire mais le fait est que dans ces phrases, l’accent disparu a plus scandalisé les lecteurs que les fautes de français et de ponctuations (elles, inexcusables).

On pourrait aussi dire que la téléréalité abrutit, que ça soit avec leurs expressions empruntées à un vocabulaire restreint ou leurs messages et que cela a été suffisamment montré. Mais, malheureusement cette critique peut s’élargir à d’autre champ et particulièrement à la sémiotique politique où les mots n’ont plus beaucoup de sens. En effet, on peut prendre l’exemple du dialogue social (déjà évoqué dans l’article “Ecole : d’une non démocratie l’autre“) qui n’a plus rien d’un dialogue et dont le social n’a de vérité que dans une acception qui en ferait un pléonasme. Mais cette tendance au “novlangue” (ayant lu 1984 je trouve l’expression un peu exagérée) est plus que souvent décriée (comme le montre le nombre d’articles à ce propos).

Car oui cela n’a peut-être l’air de rien mais de la même façon que dans “l’épreuve des enfants” de Top Chef au milieu des “berks” et des “c’est pas bon” un enfant se lance toujours dans une imitation de chef en disant “mouih, y a de la technique, visuellement c’est pas encore ça mais gustativement parlant, y a rien à dire”, le langage politique ne semble ne devenir qu’une parodie de lui-même. Que ce soit au motif du politiquement correct ou simplement pour faire une sorte de diversion (on nous on parle tout le temps mais qu’est-ce que la République ? La compétitivité ? L’esprit du 11 janvier ? La laïcité ?) le vocabulaire politique semble s’être appauvri au cours de ces dernières années. Se bornant à une poignée de mots choisis pour leur diversité de sens comme pour les grandes idées qu’ils voudraient incarner, ceux-ci n’ont en réalité plus aucun sens si un politique ne se charge pas de lui donner celui qui l’arrange.

Ainsi, par sa capacité à s’accaparer du vocabulaire (comment plaider le manque de démocratie alors que l’Etat se targue d’en être l’incarnation ?) et surtout à en utiliser un réduit mais matraqué, les politiques me semblent plus une menace pour la langue française que l’arrivée de mots anglais en son sein. Des initiatives comme celle de Nuit Debout visant à redéfinir certains termes afin de leur rendre de leur sens me semble mériter bien plus d’attention que les plaidoiries désespérées pour garder le français comme il est (ou plutôt comme il “devrait être”).

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