Je m’appelle Joshua, j’ai quinze ans trois-quart et je suis transgenre.

Si vous n’êtes pas familiarisé-e avec le terme, ça signifie, en gros, que le genre qu’on m’a assigné à la naissance (« fille », dans mon cas), n’est pas en accord avec mon genre actuel (à savoir, garçon). Ça inclut un fort malaise par rapport à son corps – on appelle ça la « dysphorie du genre » – pouvant donner naissance à une dépression et/ou des idées suicidaires et aussi une exposition quasi-permanente à la transphobie de notre société. Cette oppression est finalement peu connue et très banalisée. Cet article reflète uniquement mon point de vue sur la question. Je ne prétends pas tout savoir ou avoir tout vécu. Mais j’en ai vécu suffisamment pour me savoir légitime à en parler.

Le drapeau transgenre {© torbakhopper}

Le drapeau transgenre {© torbakhopper}

Si vous avez à peu près tout suivi, vous avez dû deviner que « Joshua » n’est pas mon prénom de naissance. Celui-ci est féminin, et je n’ai aucune raison de le dévoiler de toutes manières. Et là, les questions vous vrillent la tête. Non, mes organes génitaux ne vous regardent pas. Oui, mes parents sont au courant. Enfin, à moitié, vous savez, c’est jamais facile à dire, ces choses-là. Non, ils ne l’ont pas forcément bien pris. Non, mon enfance n’a rien à voir avec mon genre. Non, les gens ne le savent pas au lycée. Non, ce n’est pas la crise d’adolescence. Oui, je veux prendre des hormones. Oui, je veux me faire opérer. Non, je ne vais pas changer de sexe. Oui, on m’a déjà insulté car je ne suis pas assez « normal », car c’est « contre-nature ». Oui, on m’a déjà dit que j’inventais tout ça. Non, « transexuel » c’est insultant, c’est un terme clinique et je ne suis pas malade. Non, tu ne peux pas faire de blagues dessus. Non, il n’y a pas que Conchita Wurst et Caitlyn Jenner, d’ailleurs, non, Conchita Wurst n’est pas une femme trans.

Et surtout, j’ai envie de répondre : non, je ne suis pas une bête de foire.

© Marie Rouge

© Marie Rouge

Je suis un garçon qui tente de vivre dans un monde inadapté à ma condition. Car même si j’ai les cheveux très courts et que je cache ma poitrine sous un binder, une bande élastique qui sert à cacher ma poitrine, on continue de m’appeler « Mademoiselle », on continue de me genrer au féminin, on continue d’utiliser un prénom qui n’est même pas le mien, et je ne peux même pas en vouloir aux gens, ils ne font pas exprès, ils ne savent pas. Alors, j’ai envie d’hurler toute la journée, de leur balancer à la gueule que je suis un garçon, un vrai, que c’est pas ma faute si je suis né dans le mauvais corps et avec le mauvais prénom mais que c’est fini maintenant et que j’aimerais bien qu’on me respecte. Mais je me tais, parce que je sais que les gens vont mal réagir. Parce que dès que j’évoque le sujet, les gens, au mieux, me regardant bizarrement, et au pire, font mine de vomir. Parce que j’ai trop souvent vu, lu, entendu, pleuré à cause des causes des histoires sordides qui arrivent aux personnes transgenres. Parce que j’ai peur, je suis terrorisé quand j’ose faire mon « coming-out », comme ils disent, à certaines personnes de mon entourage.

Maintenant, imaginez, l’espace de quelques secondes, passer une journée dans un corps qui n’est pas le vôtre, dans une vie qui n’est pas la vôtre, avec un prénom auquel vous ne réagissez même plus. Imaginez, vous vous couchez chaque soir en faisant une prière stupide pour vous réveiller avec enfin le corps, la vie, dont vous rêvez, vous êtes toujours coincé-e, perdu-e, noyé-e. Vous n’êtes pas vous, et vous le savez. Alors vous en parlez à des gens, les plus proches, ou bien sur Internet, comme ici, et les gens réagissent différemment. Pour certains, ils s’adaptent, ils se reprennent quand une marque du féminin leur échappe et prennent un petit air gêné, pour d’autres, tu seras toujours « Elle », « La fille », et puis, de toutes façons « Tu es si jolie ! Ce serait dommage de gâcher ça ! », ben oui, super dommage de vous donner une chance de vivre votre vie comme vous auriez aimé qu’elle soit… Mais c’est pas grave car « Ce n’est qu’une passade » ou bien « L’adolescence… », de toutes façons, hein ? Une passade qui vous donne envie de mourir, mais une passade quand même, à les écouter. Et puis, il y a le pire, il y a vos géniteurs qui rompent le contrat tacite de l’amour parent-enfant à la découverte d’une transidentité, il y a les « Tu me dégoûtes », les « C’est pas possible, c’est dans ta tête », les « Je veux pas de ça, de toutes façons ! » que vous avez entendu, ces phrases qu’on oublie jamais vraiment même après avoir nié pendant des heures, après avoir répété plusieurs fois qu’on était bien une fille, pour convaincre tout le monde. Vous vivez dans un mensonge permanent.

Existrans 2015 {© Les Sales Gosses}, des droits pour les personnes trans

Existrans 2015 {© Les Sales Gosses}

Alors je suis un encore un enfant, je suis tout petit. Mais parfois, je me dis que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, pas comme ça. Pas maintenant. Je sais ce qui m’attends. Majorité, thérapie hormonale longue à obtenir, auprès d’un psychiatre qui va confirmer que je suis bel et bien trans, au cas où je me serai trompé, on sait jamais puis d’un endocrinologue. Le tout, à vie. Opération coûteuse et uniquement partiellement remboursée que je vais avoir beaucoup de mal à payer au mieux afin de me faire retirer cette poitrine qui me pourrit la vie. Puis procédure de changement d’État-Civil, qu’on appelle un peu la roulette russe entre nous, parce que la clémence des tribunaux change d’une région à l’autre… et parce que tous ceux et celles qui l’ont vécue s’accordent à dire que c’est l’enfer, et qu’on doit faire face à une transphobie sans pareil, tout ça… pour se faire appeler par le prénom et les pronoms qui nous correspondent.

Je sais que ça ne va pas être facile, et je ne sais pas si tout ça vaut le coup. Et ce n’est pas normal, à quinze ans, et même à vingt, à quarante ou plus, de ne pas savoir si on va survivre à tout ça, de ne pas avoir accès aux opérations, aux hormones, au changement d’État-Civil dans des conditions décentes.

Chiffres et données sur la reconnaissance des trans à travers le monde

Chiffres et données sur la reconnaissance des trans à travers le monde

Ce n’est pas non plus normal d’avoir aussi peur d’en parler aux gens, ou de voir autant d’atrocités envers les personnes trans. Il faut en parler, beaucoup, tout le temps. Il faut évoquer le taux de suicide très élevé, ne pas hésiter à sortir les chiffres. 48% des personnes trans ont déjà été victimes de harcèlement sexuel. 78% ont été victimes de harcèlement moral. C’est trop.

70% des personnes transgenres ont déjà pensé à se donner la mort, 33% l’ont déjà fait. La transphobie tue.

Je m’appelle Joshua, j’ai quinze ans trois-quart et je ferai peut-être partie des 33%.

11 Réponses

  1. El_Roschan

    Le coup de gueule est légitime, mais le petit chantage au suicide sur la fin est peut-être de trop

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      • El_Roschan

        Ce que je trouve de trop, c’est de ramener ça à soi : il a fait un choix stylistique qui a pour but de rendre l’article plus personnel et plus humain, mais un choix qui d’un point de vue extérieur est mauvais :

        Le titre commence, littéralement, par « Moi », et même si le contenu de l’article est assez intéressant pour que ce ne soit pas trop pénalisant, la conclusion vient rappeler à l’éventuel lecteur transphobe ses stéréotypes du transgenre « qui fait ça parce qu’il est en quête d’attention », et ça casse tout.
        Une conclusion ça se finit par une ouverture vers une situation plus large, pas par un « Je …, je … et je … » !
        Un simple changement d’ordre des mots du style « Je m’appelle Joshua, j’ai 15 ans, et j’ai déjà pensé au suicide, comme 70% des transgenres. D’ailleurs 33% d’entre nous l’ont déjà fait. La transphobie tue. » aurait été moins maladroit, car actuellement, la formulation de la conclu de l’article consiste, littéralement, à prendre une stat nationale et à la ramener à la personne de l’auteur.

        —————-

        J’imagine qu’on me fera l’équivalent chez les transgenres de la fameuse réponse des féministes, à savoir que je suis cisgenre donc je ne suis pas censé donner mon avis sur un sujet que je maîtrise mal. Mais que ce soit bien clair, ce que je reproche c’est la forme de l’article ; sujet que je maîtrise :

        – si on veut faire culpabiliser, il faut détacher ça de sa personne afin que cela soit objectif, universel, factuel et légitime (ici ça aurait été facile à faire, puisque la transphobie existe partout dans la société, elle tue, et la lutte contre elle est légitime).

        – si on veut faire un article davantage personnel, un article tel que le lecteur comprenne le ressenti de l’humain qui écrit, l’empathie et une description de quelques faits/anecdotes suffisent à comprendre le problème et y compatir, ça devient donc une erreur rhétorique que de faire du forcing en l’explicitant à plusieurs reprises, et une erreur encore pire de conclure là-dessus.

        – si on veut convaincre quelqu’un, il faut trouver un équilibre entre « ne pas trop le froisser dans un 1er temps », et « lui montrer l’intérêt et l’ampleur la problématique », de telle sorte qu’il cherche lui-même à se documenter davantage, et qu’il croit ainsi changer d’avis de son propre chef. Faire du forcing est le meilleur moyen de faire fuir les lecteurs ou pire de les braquer, et ainsi les perdre à jamais.

        —————

        Cet article, certes touchant, ne peut hélas selon moi que prêcher des convaincus (c’était peut-être le but ?), et je trouve ça dommage.

      • Gaspard
        Gaspard

        Point de vue intéressant mais je pense cependant que laisser un récit sans chiffres lui donnera peu de crédibilité. On peut toujours avancer l’idée d’un cas isolé ou d’une psychose de l’auteur(e).
        De la même manière, les chiffres seuls ne parlent à personne. On s’émeut toujours plus des récits de guerres que du nombre de ses morts.
        Il faut donc osciller entre les 2 ce que fait Joshua. Par ailleurs, il ne froisse personne. Il explique simplement ce qu’il ressent. Si l’on se sent froissé c’est qu’il y a un problème (transophobie plus ou moins assumée). Dès lors l’ampleur de la problématique réside précisément dans les %ages de dépressions et de suicide. Il n’y a aucune douceur à avoir avec l’intolérance. Autant confronter brutalement à la réalité des faits pour éviter tout « mais c’est pas si grave que ça »

    • chantage au suicide

      ouais, j’avoue, on devrait pas prendre les menaces de suicide des jeunes trans au sérieux…. –‘

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  2. Lucien PUGET

    Un coup de gueule qui apporte un vague de frais, cependant le monde est dur, il y aura toujours les gens d’accord avec toi, et les gros cons qui vont te persécuter … Ne te donne pas la mort, c’est compliqué bien-sûr, mais dit toi qu’il y a forcément des gens qui t’aiment dans ce monde, peut-être que tu ne les a pas encore rencontrés, ou que tu ne le sais pas. Ce faire accepter de tous c’est une autre histoire, beaucoup plus compliqué..

    Bonne chance, vie tes rêves, soit ce que tu es, et keur !

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  3. julie_catgirl

    Je me reconnais énormément dans ce que tu dis, même si j’ai fait le chemin « inverse ». Le début, c’est le plus dur. Quand on s’est accepté.e mais que les autres non. Courage Joshua !
    Je ne peux malheureusement rien te garantir, mais avec le temps et la transition ça ira mieux. C’est jamais facile mais ça devient moins pénible. J’espère vraiment que tu arrivera à tout ce que tu veux et ce dont tu as besoin dans la vie.

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  4. Cassie

    Eh, oh! Réveillez-vous!
    Ne pas prendre en compte le risque d’une tentative de suicide, parce que jeune et trans?
    Mais c’est d’une personne dont vous parlez! Vous en rendez-vous compte?
    En quoi sa vie ou celle de toute autre personne trans à moins d’intérêt que celle de quelqu’un d’autre, et pourquoi pas la vôtre?

    En quoi le style de son écrit à moins de valeur? C’est la valeur de la vie! De la vie de personnes discriminées dont Joshua fait partie et que certains d’entre vous encouragent : relisez vous!

    Bon courage et bon chemin à toi Joshua; ne lâche rien 🙂

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  5. Aramis la mousquetaire éternelle

    Wesh mon gars faut pas te tuer ça se voit que t’es un mec sympa, la vie ça vaut le coup franchement, tu pourras raconter ton parcours du combattant à des gosses quand tu seras vieux, tu regarderas derrière toi et tu te diras « ouah je suis comme Ken le survivant de l’enfer Ken souvent croise le fer Ken contre les fous les bandits », tu boiras des tisanes dans ton fauteuil à bascule et tu riras avec tes vieux potes de la vie en général.
    En mode : https://youtu.be/rQTh7_sxZdk
    Et puis aussi dis que je suis une bigote pathétique si tu veux, mais Dieu t’aime et Jésus aussi, y’a des gens qui diraient comme quoi non parce que t’es trans mais ils ont rien compris, tu dis que tu pries tous les soirs bah continue, dis à Jésus de venir dans ta vie, de régler tes problèmes, accepte-le et dis-lui de te changer pour le mieux (je parle pas de ta transidentité je précise hein), souvent ça aide, ça va te supporter dans ta vie. Lire la Bible des fois ça aide aussi.
    Ouais donc en fait je disais Dieu t’aime alors si des petits prétentieux là ils viennent t’insulter, te harceler tu peux te dire « lmao BITCH qu’est-ce que ta haine pèse face à l’Amour Inconditionnel qui unit chaque être en une seule Création ? Tu me blesses tu te blesses tout seul mais tu ne t’en rends pas compte »

    Donc bref si tu te suicides je serais triste et si tu crois pas en Dieu bah sache au moins qu’il y a une fille que tu connais pas qui se préoccupe pour toi. ^^ Gros bisou baveux

    Répondre

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