Zep n’est pas que l’auteur de Titeuf. Sur une soixantaine de publications, seulement un tiers concerne le gamin à la mèche le plus connu du Neuvième Art. L’humour a toujours été un thème de prédilection pour l’auteur suisse, mais comme les plus grands clowns, difficile de toujours rester sérieux.

Historique : du clown à l’intime

C’est en 2011 que Philippe-Zep-Chappuis publie Carnet intime, un magnifique livret d’aquarelles. La finesse de son trait réaliste et ses réflexions philosophiques font de ce recueil un tournant majeur dans sa bibliographie. Même si Titeuf apparait parfois sur quelques dessins, le ton n’est ici plus à la plaisanterie mais d’avantage à la contemplation.

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Deux ans plus tard sort Une Histoire d’Hommes aux éditions Rue de Sèvres. Exit les gros nez, les situations embarrassantes et hilarantes qui ont inspiré la série des Happy (Sex, girls et Rock), ici le sujet est grave. En effet, les personnages portent en eux un passé lourd. Pour cette première BD réaliste, et non sans humour, Zep a dû “réapprendre à dessiner”. L’expression est pertinente quand on sait qu’il a même redessiné trois fois l’album, essayant de faire disparaître 20 ans de BD d’humour. Il en résulte un huis clos teinté de rock mélancolique, où Zep glisse ses références musicales.

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Evolution graphique d’une case d’Une Histoire d’Hommes (Sources Zeporama)

La musique a en effet toujours été un thème de prédilection pour Zep, guitariste entre deux coups de crayon (son pseudo vient d’ailleurs de Led Zeppelin). Cela peut paraître surprenant quand on sait que la BD qui sort cet automne dans nos librairies, Un bruit étrange et beau traite, elle, du silence.

“Il faut que tu apprennes à te taire devant la beauté”

La BD s’ouvre sur 20 pages de contemplations. Seules les pensées de William, notre personnage principal, viennent briser le silence. L’histoire se passe à la chartreuse de la Valsainte, dans la Suisse natale de Zep. Cela fait 25 ans que William a choisi la solitude, en devenant un moine chartreux. Une vie de méditation qui est chamboulée par la mort de la tante de notre héros. Celui-ci doit donc se rendre à Paris pour toucher sa part de l’héritage.

14329004_1403279939682546_865787316_nCe parcours initiatique est entrecoupé de scènes d’une beauté poétique où le lecteur peut voir William redécouvre certaines sensations enfouies en lui. Ainsi, Zep arrive à dessiner “l’indessinable” : capter par un trait le vent, croquer le bruit, les odeurs, le souffle de la vie, les oiseaux dans le ciel, le parfum d’une femme, la foule qui grouille… Il y a dans le trait de Zep une puissante capacité à capter le réel, et à le sublimer.

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Lors d’une rencontre à Angoulême, Zep a avoué s’être déjà reclu dans un monastère après la sortie d’un album. Face au triomphe éditorial de Titeuf, on peut comprendre le monsieur ! Et il est assez facile de faire un lien entre ce personnage de moine chartreux, et celui de dessinateur. Faire des BDs c’est accepter la solitude et le silence, c’est se replier des jours, des semaines, des mois, à faire naître des personnages de papier, pourtant bien réels. Se taire devant la beauté, en voilà une jolie phrase. Est-ce se poser des heures entières devant un platane et dessiner sur un carnet toutes ses courbes ?

Pour cette BD, Zep place pour la première fois son action dans la capitale française. Le Paris que dessine l’auteur génevois comporte de multiples facettes. Il peut être à la fois très proche de celui de Woody Allen, avec ses quartiers chaleureux, ses mimes et ses accordéons… Mais en même temps très réel, où un mendiant se tient ironiquement devant une église à faire la manche.

“Je ne vous trouve pas pathétiques, je vous trouve beaux”

D’ailleurs, les questions religieuses suivent le fil du récit. De la même façon, les rencontres que fera William interrogeront le lecteur sur ses certitudes. Ce n’est sans pas un pas un hasard si le cousin alcoolique et immature du héros s’appelle “Gabriel” (personnage aux antipodes d’un ange donc). Il en va de même pour sa cousine qui doit aussi toucher sa part de l’héritage. Celle-ci s’appelle Tolède, du nom de la ville espagnole qui fut le foyer des communautés juives, chrétiennes et musulmanes. Ce qui lie ces personnages, c’est l’éternel quête du sens de leur vie. Et même si chacune d’entre elles ont pris des directions différentes, une tendresse fraternelle les relie, au delà de toute religion ou croyance.

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Dialogue teinté d’humour entre William, et son cousin Gabriel

“Tu es du vacarme dans mon silence”

Au fil de son périple, le moine redécouvre peu à peu le dialogue. Cela se fait d’abord dans un train, avec Méry. La jeune femme lui apprend alors qu’elle est condamnée par une maladie. Notre héros va redécouvrir le désir charnel. La narration jongle alors entre la discussion avec la femme et des analepses. Ces dernières narrent l’enfance du héros et expliquent ainsi la découverte de sa foi. William se révèle être un homme déchiré entre sa foi et sa famille qui n’accepte pas ses choix. Triste ironie lorsqu’on apprendra au milieu de la BD la nature de cet héritage…

Le personnage de Méry suivra notre héros à travers chacune des pages, et ce jusqu’à la fin du récit (que nous ne dévoilerons pas). Et ce n’est pas un hasard si Zep a choisi de la représenter sur cette magnifique couverture, teintée de poésie et de sérénité.

La BD se termine par une fin ouverte. Zep laisse en effet au spectateur sa propre interprétation, du sens de ce mystérieux “Bruit”. Viendra à vous tout le plaisir de dévorer ce magnifique ouvrage, et de découvrir une facette de Zep que vous ne connaissez sûrement pas.

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Un Bruit étrange et beau, Zep, Rue de Sèvres, 90 pages, prix conseillé : 19€

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