En 1995, le pianiste de jazz Ahmad Jamal mettait à l’honneur la ville de Toulouse en lui consacrant une composition sur l’album The Essence Part 1. Hier sortait Marseille, le nouvel album du pianiste, dédié cette fois ci à… Marseille.

Dans la continuité des précédents albums Blue Moon et Saturday Morning, Ahmad Jamal fait de nouveau le choix d’une formation épurée. On retrouve ainsi sa section rythmique fétiche : Herlin Riley à la batterie, Manolo Badrena aux percussions et James Cammack à la contrebasse. Mais au-delà de ce trio classique, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on constate la présence (surprenante) d’Abd Al Malik et Mina Agossi. Les deux artistes français vont alors proposer tour à tour, après une version purement instrumentale, leur version de Marseille, la composition d’Ahmad Jamal donnant son nom à l’album.

Entre interprétations instrumentales et vocales en français, compositions originales et reprises transformées, Marseille est un album original et personnel. Jazz mais pas que, c’est une oeuvre forte de la tradition musicale qu’Ahmad Jamal porte depuis le début de sa carrière tout en restant dans l’ère du temps.

Ahmad Jamal en 2011 © GG

Le triptyque « Marseille »

Littéralement au centre de l’album, la ville de Marseille est évoquée à 3 reprises. La première piste de l’album est une version instrumentale du morceau. Énigmatique et austère sans pour autant être ennuyeuse, cette piste révèle parfois quelques moments musicaux passionnés. Ahmad Jamal essaie ici d’exprimer en musique ce qu’il ne peut dire avec les mots : les sentiments complexes qu’il éprouve envers Marseille. Dans un groove impeccable, on voyage alors à travers la ville en passant par l’amour, la mélancolie et la contemplation.

Dans la vidéo de présentation de l’album Ahmad Jamal nous confie qu’il a aussi écrit les paroles de l’album. Les morceaux avec Abd Al Malik et Mina Agossi prennent alors une nouvelle dimension. Ce ne sont pas les deux français qui livrent leur vision de la capitale provençale, mais plutôt le pianiste, qui nous parle à travers les deux interprètes.

Dans un premier temps, c’est à travers Abd Al Malik que le jazzman amoureux de Marseille s’exprime. Le message est clair : « Je ne peux t’oublier tellement je t’aime, ville lumière ». Mais ce n’est pas à une version calquée sur la piste instrumentale que nous avons à faire, c’est à un tout nouveau morceau. La place est faite au rappeur français et à son flow qui se marie parfaitement au jazz d’Ahmad Jamal. Avec cette collaboration, le pianiste continue d’innover, à sa manière, sur un terrain ouvert par Miles Davis dans les années 90. C’est donc un réel plaisir de voir (et d’entendre) cette création personnelle entre rap et jazz, modernité et tradition.

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De la même manière, c’est Mina Agossi qui va se jouer porte parole du « Maître » et clôturer l’album. Après avoir été slamée, la cité phocéenne est chantée par la franco-béninoise. De nouveau, on a l’impression de redécouvrir le morceau et on se laisse charmer jusqu’au bout par la voix douce de la chanteuse.

Avec ce triptyque, Ahmad Jamal réussit un double pari. En proposant 3 fois le même titre sur son album, il prend le risque de lasser l’auditeur. Et pourtant, le pianiste ne se répète pas : il explore les différentes facettes de ses sentiments.

Et ensuite ?

A part cette trilogie, les autres pistes de l’album ne sont pas en reste. Deux reprises et trois compositions complètent l’album. Ahmad Jamal reprend de très (trop?) célèbres standards de jazz comme Autumn Leaves de Joseph Kosma et le traditionnel Sometimes I Feel Like A Motherless Child.

Pour ne pas être rébarbatif, Ahmad Jamal ne tombe pas dans la facilité du lyrisme et réalise une véritable « explosion » des thèmes. Autumn Leaves et Sometimes I Feel Like a Motherless Child deviennent alors simplement des prétextes lui permettant de groover et d’improviser. À la manière d’un Martial Solal, mais toujours avec son propre style, le « Monstre aux deux mains droites » rend les thèmes presque méconnaissables.

Quant aux compositions : on voyage avec Pots en verre et Baalbeck, une ville au Liban où Ahmad Jamal donna un concert en 2004. Enfin, on se repose les oreilles en écoutant I Came to See You / You Were Not There, la piste la plus douce et mélancolique de l’album.

Conclusion

Ahmad Jamal pense que cet album deviendra un chef d’oeuvre. Je ne partage pas son avis, même si Marseille reste un excellent album de jazz. L’entente entre les musiciens est parfaite et rien ne sonne faux, mais comment cela pourrait-il ne pas être le cas ? Le jazzman nous surprend en se livrant sur son amour de Marseille à travers Abd Al Malik et Mina Agossi. Il nous fait danser avec une excellente reprise de Sometimes I Feel Like a Motherless Child. Et il nous séduit avec le magnifique I Came to See You / You Were Not There. Il n’y a rien à redire.

Bien que très réussi, le reste de l’album reste un peu trop « propre », « lisse » et les morceaux finissent souvent de la même manière. Enfin, la pochette de l’album est très décevante, ressemblant étrangement à une pochette par défaut et n’évoquant pas grand chose d’autre que le titre.

Ahmad Jamal

Néanmoins, c’est souvent en live que la magie du jazz opère. Je vous encourage donc à aller voir Ahmad Jamal en live : la tournée débutera le 12 juin à Marseille, évidemment.

Marseille d’Ahmad Jamal est disponible sur Amazon et iTunes.

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