Après avoir grandi avec ses films, j’avais pu rencontrer Albert Dupontel pour la promotion de 9 mois ferme. Son film était une réussite totale, aussi bien en nombre d’entrées dans les salles, qu’au vu des récompenses gagnées. Un César du meilleur scénario original en poche, Albert Dupontel était attendu au tournant. En adaptant le Prix Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, le réalisateur français a réussi son pari en signant une nouvelle fois un grand film.

L’histoire du film se centre autour d’Édouard Péricourt. Le jeune dessinateur de talent va sauver la vie d’Albert Maillard sur le front lors de la guerre de 14-18. Seulement, Édouard va se retrouver défiguré par un éclat d’obus. La guerre se termine, et les deux acolytes vont décider de se venger des atrocités commises par la guerre. Leur plan ? Monter une vaste arnaque aux monuments aux morts.

Un pamphlet élégant

Dupontel aborde les thèmes qui lui sont chers : la lutte des classes, les « petites gens » face aux hautes institutions, la crainte suscitée par les hommes puissants,… Le film emprunte bien le souffle satirique du livre de Lemaître, et nous offre des scènes glaçantes d’ironie. Dupontel a su garder la tendre insolence de ses premiers films, en étant plus sage, moins acide qu’à l’époque de Bernie. On pense à cette scène où Laurent Laffite saute de tombe en tombe, ses pas résonnants dans le cimetière.

Même si le film se déroule en 1919, les thèmes sont toujours d’actualité. J’entends déjà les détracteurs d’Au revoir là-haut juger le film trop simple dans ses messages. Il est vrai, Dupontel ne cherche pas à soulever des questionnements sociétaux très poussés. On peut trouver la filmographie du monsieur de moins en moins grinçante depuis quelques années.

Néanmoins, on sent dans les interviews et la manière de raconter une histoire de Dupontel, une modestie très appréciable… D’autant plus appréciable quand le cinéma actuel a tendance à signer des grandes fresques aux discours flous (cf. Dunkerque). Dupontel considère son film comme une « gourmandise filmique », un pamphlet élégant sur le monde actuel.

La France de 1919 filmée avec poésie.

Dans sa manière de filmer, Dupontel se fait successeur de Terry Gilliam, des frères Cohen, et – osons le dire – même d’Orson Welles. Les longs plans-séquences aux époustouflants mouvements de caméra nous font découvrir des décors fourmillants de détails.

Le choix des cadrages est emprunté à la bande-dessinée, voire au cinéma d’animation. L’utilisation de machines, grues, travellings, et autres drones fait d’Au revoir là-haut un film organique et vivant. Les effets spéciaux sont utilisés avec parcimonie pour servir la narration. Le but est ici de permettre au spectateur de croire à la reconstitution historique de la France de 1919. On ne peut d’ailleurs pas s’empêcher de penser au magnifique Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, cinéaste du visuel dont Albert Dupontel est un cousin proche.

Visuellement, c’est une réussite en tout point. Dupontel, et son directeur photo Vincent Mathias, ont eu le goût de se servir d’une vieille technique de photographie : l’autochrome. Largement utilisée pour documenter la 1ère Guerre Mondiale, elle consiste à n’extraire qu’une seule couleur d’une scène, pour donner ce sentiment délavé, celui d’une vieille carte postale d’époque. Le long métrage a été tourné en numérique, mais l’équipe de post-production a appliqué à l’image un grain, pour donner l’aspect d’un film argentique, un peu passé, à la définition légèrement cassée.

Les scènes de guerre qui ouvrent le film sont intenses, et nous plongent immédiatement dans l’action. Le mixage sonore nous immerge bien dans l’horreur de la guerre, sans nous détruire les tympans. Dupontel ne tombe jamais dans le gore, il arrive à rendre les batailles sur le Front poétiques, noires, déchirantes. Assez surprenant quand on sait le goût du réalisateur pour l’humour noir. Malgré le sujet loin d’être grand public, Au revoir là-haut devient le film le plus abordable de Dupontel.

La technique de l’autochrome donne au film un ton mélancolique.

Des personnages forts, mais peut-être trop nombreux.

Également acteur, Dupontel est très bon pour dresser des portraits forts. Ici, le duo qui nous intéresse est celui d’Édouard Péricourt (Naheul Perez Biscayart) et Albert Maillard (Albert Dupontel). Ce dernier endosse les casquettes d’acteur et de réalisateur. Son jeu est toujours empli d’une fausse naïveté, avec cette diction si particulière, ce regard de grand enfant, et ces mouvements maladroits parfois, élégants souvent.

Même chez les personnages antipathiques, il y a une forme de compassion. Laurent Laffite est à la fois charmant et effrayant. Niels Arestrup vous glace de son regard, tout en ayant des scènes comiques inattendues. On regrette juste que les personnages féminins (Mélanie Thierry, Émilie Dequenne) soient si en retrait.

On ne peut qu’acclamer l’interprétation du jeune Naheul Perez Biscayart. Après avoir interprété Sean dans 120 battements par minute, l’acteur argentin nous prouve une nouvelle fois son talent.  Masqué pendant la quasi-totalité du film, il arrive par la force de son regard à exprimer les émotions fortes que traverse son personnage, mutilé par la guerre. Sa manière de bouger le fait occuper l’espace avec grâce.

Cependant, il reste dommage que vers le milieu du film, le personnage d’Édouard soit mis un peu en retrait. Comme si la caméra de Dupontel ne savait plus qui suivre. Quitte à être un personnage principal, il aurait mérité d’être exploité véritablement et clairement mis au premier plan. Dupontel a déclaré avoir été particulièrement touché par Édouard Péricourt, sorte d’alter ego artiste, aux profondes cicatrices, qui va à sa manière se révolter contre le système. Dans tous les autres films de sa filmographie, cet archétype de personnage marginal crevait l’écran (comme dans BernieLe Vilain ou 9 mois ferme). Ici, on a l’impression que Dupontel n’a pas réussi à considérer ses deux héros tous les deux principaux au sein de son histoire.

Les masques que porte le héros sont sujet à de nombreuses interprétations.

C’est d’ailleurs la faiblesse du long métrage. Peut-être emprisonné par l’adaptation d’un roman très dense, Dupontel a du mal à exploiter pleinement tous ses acteurs. Notons aussi une fin un peu précipitée, ce qui conduit quasi-logiquement à des choix de scènes finales assez maladroits…

Des personnages forts, mais peut-être trop nombreux.

Néanmoins, si vous êtes encore convaincu qu’en France on ne sait pas faire de films, allez voir Au revoir là-haut. Encourager le cinéma d’Albert Dupontel, c’est à une microscopique échelle, ouvrir la voie à de nombreux auteurs talentueux n’attendant que la confiance du public pour exprimer leur art.

D’ailleurs, une fois que vous aurez vu le film, plongez-vous dans la filmographie d’Albert Dupontel (acteur et réalisateur) et dans son interview Clique. Le monsieur est empli d’une profonde humanité, la même qu’il distille dans ses films. Dupontel nous prouve qu’il a sa place là-haut, parmi les Grands !

Critique : au revoir là-haut : bonjour grand film !
Dupontel nous signe un film ambitieux dans sa forme, mais modeste dans son fond ; sans perdre de sa fibre poétique.
Réalisation96%
Scénario75%
Photographie85%
Musique / son65%
Direction artistique95%
Acteurs75%
Les points positifs
  • La mise en scène inventive et picaresque
  • La direction artistique magnifique en tout point
  • Les thèmes sociétaux abordés profondément actuels
Les points négatifs
  • Le choix de la construction en flash backs
  • Trop de personnages, pas tous bien exploités
  • La fin un peu précipitée
88%Note finale

Une réponse

  1. Chabannes

    Ce film est un chef-d’oeuvre !!! Je vais retourner le voir au cinéma… j’avais lu le livre, que j’ai adoré, et cette adaptation en est totalement digne.
    Monsieur Dupontel a su mettre en exergue la finesse et la violence de ce roman.
    Les acteurs sont simplement bons… que dire de plus?
    Juste dire à tous ceux qui ne l’ont pas encore vu de courir au cinéma.

    Répondre

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