Le film Au revoir là-haut a le mérite d’aborder certains aspects de la première guerre mondiale peu évoqués au cinéma. On omet ainsi souvent l’après-guerre et la question du (lent) rapatriement des blessés ou celle des monuments aux morts. C’est pourtant précisément sur ce dernier point qu’a (entre autre) pu se spécialiser Claire Maingon, maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université de Rouen. Cette dernière était invitée à en parler lors des rencontres Unipop organisées par la ville de Pessac.

C’est dans les années 1980 que les historiens (comme Annette Becker) ont commencé à s’intéresser à l’iconographie de la guerre et à ses conséquences sur l’art, notamment à travers les monuments aux morts. Contrairement à ceux de la 2nde Guerre mondiale cherchant à illustrer l’image du soldat héroïque, ceux de la 1ère Guerre cherchent à conjuguer patriotisme et idée de victoire endeuillée.

On observe pour ces monuments un renouveau d’intérêt à l’occasion du centenaire de la première Guerre mondiale (de la part de chercheurs, d’auteurs ou du public). Pour cette raison, ces monuments sont répertoriés, restaurés voire les classifier (comme celui de Marseille).

Les constructions sont les plus souvent académiques en raison de la nature contraignante du devoir de mémoire, on observe néanmoins des monuments singuliers. Sont ainsi érigés plus de 36 000 monuments aux morts à l’issue de la Première guerre mondiale, soit près d’un par commune.

Le « marché du siècle »

En 1915, l’État crée une mention « mort pour la France », afin d’honorer les victimes et d’apaiser les familles des défunts. Cela s’accompagne de l’interdiction les fosses communes et de la création des premiers monuments de mémoire, qui seront à la fois lieu de recueillements individuels mais aussi collectifs.

Va alors naître une certaine diversité des monuments, des plus simples (stèle) au plus complets. Cette diversité s’explique aussi par des différences de budgets entre les communes. L’État va alors créer une loi (bien qu’insuffisante) par laquelle il verse une subvention à la demande des communes. Celle-ci est proportionnelle aux « efforts » de mobilisation de la ville (pertes, …). Elle prend en charge entre 4% et 15% du montant total du monument (qui peut lui osciller entre 20 000 et 120 000 francs).

On ne demande cependant pas à un monument d’être original mais unifié au niveau national. Les communes auront d’ailleurs recours pour des raisons pécuniaires à des monuments vendus sur catalogue avec des modèles types (comme dans Au revoir là-haut). Ceux-ci on sont faits en plusieurs exemplaires en fonderie.

On observe cependant parfois une tendance à insérer un rapport local comme à Thiers, où Vercingétorix (figure historique locale) se tient aux cotés du poilu. Parfois aussi cela passe simplement par l’usage d’une pierre, par exemple dans les Vosges, ou d’un accoutrement régional.

Les villes peuvent expliciter leurs attentes en ouvrant des concours. Les candidats sont conditionnés par un thème comme « le poilu et le deuil » ou « le poilu et la patrie ». Les demandes sont plus ou moins précises, comportant parfois un caractère régionaliste.

Claire Maingon, n’hésite pas à parler du « marché du siècle ». En effet, on va ainsi donner du travail à des artistes pour des années et des années. Et ce, d’autant plus qu’en raison du coût des matériaux, il est assez risqué pour un sculpteur de travailler sans commande. Certains se font une réputation autour de cet art spécifique. Par exemple Paul Landowski, star inconnue, auteur des plans du Christ de Rio de Janeiro, a beaucoup travaillé sur le commémoratif. Il a réalisé 23 sculptures et écrira dans son journal « les monuments aux morts, c’est devenu mon gagne pain ».

Des œuvres romancées à l’excès souvent peu représentatives de la réalité

Certaines critiques émergent cependant en raison d’œuvres qui mélangent bien souvent allégorie et réalisme, caricaturant le soldat. On remarque (trop) souvent l’absence de soldats mutilés par exemple. Qu’ils soient vivants ou morts, on ne représente que la gloire. L’historien Antoine Prost ne s’intéresse non pas à l’esthétique de ces œuvres mais à leur symbolique. Le professeur de l’Université d’Orléans observe ainsi dans ces sculptures un patriotisme très présent et un laxisme sur la question de la laïcité. On va par exemple placer des monuments aux morts dans des cimetières catholiques.

De plus, déjà à l’époque certains monuments sont démodés. On veut concilier des aspects iconographiques allégoriques et réalistes, tâche complexe. Comme à Auxerre où les soldats attendent leur couronne.

©Stéphane Protois

La question de la modernité

Le problème est que ce travail n’a pas été confié aux artistes les plus modernes. Ici la modernité est à comprendre de manière plurielle, elle peut l’être par l’esthétique ou par le message des œuvres. Cependant et en dépit de la nature contraignante qu’impose le monument public de mémoire, on observe que certains monuments sont en avance sur leur temps.

Par exemple, certains artistes comme Landowski, vont introduire une part de moderne dans leur académisme. A travers son œuvre majeure Les fantômes, sur la bute de Chalemon, il souhaite montrer le soldat comme homme universel, sans l’habillage patriotique. Le caractère universel est en effet une des voies de modernité. Les détails sont épurés, les figures sont synthétiques, archétypales. D’autres œuvres académiques sont dotées d’une touche plus ou moins prononcée d’art déco (comme celles d’Henri Bouchard, ou de Seassale).

Monument au mort de Nice, par Seassale

Le message aussi peut être moderne. Seuls dix monuments sur l’ensemble de la France sont dotés de messages pacifistes. On observe ainsi, le monument d’Equeurdreville, près de Cherbourg, élevé en 1931 est doté du message « que maudite soit la guerre », voulu par le maire. Ces œuvres étaient réprimées car jugées antimilitaristes. En région Nouvelle-Aquitaine, le monument aux morts de de La Courtine dans la Creuse n’a jamais été inauguré à cause de l’interdiction du préfet. Plus que cela, lors des défilés, les militaires avaient interdiction de le regarder.

"Maudite soit la guerre". Monument aux morts, Gentioux-Pigerolles, Creuse.
Le nu a aussi fait débat. Peu de monuments commémoratifs en sont dotés et ces œuvres ont souvent fait scandale. Par exemple La Délivrance, de Guillaume à Nantes, représentant un nu avec un glaive.

Le choix des matériaux peut aussi être vu comme une question de modernité. Le monument à Soisson, œuvre des frères Martel, est la première à utiliser du béton avec un grand succès.

© MJJR

D’autres commandes ont été réalisées, dans les années 1930, dans d’autres pays avec une plus grande liberté comme celle de l’artiste roumain Brâncuși (le même qui a réalisé le masque aux deux visages que l’on retrouve dans le film Au revoir là-haut). Avec sa Colonne sans fin, on considère que la mémoire peut passer par le symbolisme, par une abstraction pour exister.

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