Chronologie rapide :
350Ma : Apparition d’une proto-audition chez les premiers vertébrés terrestres
250Ma : Premiers véritables organes auditifs
2,8Ma : Apparition du genre Homo et, avec lui, la musique
1877 : Phonographe de Thomas Edison, premier appareil capable d’enregistrer et de restituer un son
1884 : Premier dispositif de diffusion stéréophonique utilisé par l’Opéra Garnier
1950 : Premières expériences de diffusion multi phonique par Karlheinz Stockhausen

Depuis la popularisation de l’écoute stéréophonique à travers le disque microsillon (plus connu sous le nom de “vinyle”), les modalités d’écoute ont énormément changé. De la platine dans le salon au baladeur MP3, les capacités de stockage et la mobilité n’ont fait qu’augmenter de manière exponentielle. Et si la musique, notamment contemporaine, a de plus en plus exploré l’espace comme une dimension supplémentaire d’expression, les dispositifs d’écoute sont plus ou moins restés exclusivement stéréophoniques ces cinquante dernières années.

Retrouver un son naturel

La musique a toujours été un art fixé dans le temps : elle est l’agencement de sons et de silences dans une durée. Depuis la stéréophonie, elle est l’arrangement de ces sons et silences dans une durée et dans une dimension spatiale : gauche-droite. La multiphonie, elle, permet d’étendre l’espace à deux nouvelles dimensions, la hauteur et la profondeur.

Le son multiphonique, c’est ajouter des sources sonores – des enceintes – pour reconstituer un champ sonore beaucoup plus fidèle. Cela peut aller de quatre enceintes à plusieurs centaines ! La musique prend alors corps de manière saisissante, et si l’orchestre d’enceinte est bien manipulé, les possibilités sont infinies. C’est une écoute beaucoup plus naturelle, immersive, et même instinctive.

Repenser notre rapport au musicien

Mais en dehors de prouesses techniques et de spectaculaires concerts immersifs, la diffusion multiphonique pose une question plus générale sur notre rapport à la musique : notre position physique (et donc mentale) face à la scène et au musicien.

L’immense majorité des concerts sont aujourd’hui organisés avec une scène qui fait face à un public. L’artiste est donné en spectacle, on vient voir un musicien. C’est un rapport extrêmement frontal, hiérarchisié, et qui quand on y réfléchit paraît archaïque et inadapté à beaucoup de musiques actuelles. Cette frontalité du concert découle de l’écoute stéréophonique : il y a la gauche, la droite, le musicien est entre les deux, à l’avant. On écoute, dans son salon, sa musique devant ses enceintes. Mais dans la réalité, nous ne sommes jamais devant les sons, nous en sommes entourés.

Nos yeux ne captent seulement ce qui est devant nous, mais nos oreilles ont un champ à 360°. Limiter la composition et la diffusion musicale à a stéréophonie frontale, c’est limiter l’ouïe aux capacités de la vue. C’est symptomatique de beaucoup de dysfonctionnements liés au star system et au spectactulaire. L’écoute multiphonique utilise des dispositions d’enceintes extrêmement variées, parfois autour du public, parfois au centre du public, parfois de manière apparemment désordonnée.

Il y a autant de dispositions d’enceintes que de compositeurs. L’accousmate Jean Marc Duchenne est un des pionniers de la recherche autour de ces dispositions d’enceinte. Il a notamment établi les prémices d’une typologie de ces dispositions, dont une introduction est disponible sur sa prolifique chaîne Youtube.

 

Redevenir acteur de son écoute

Insérer le public dans le dispositif d’écoute lui permet aussi de se déplacer. C’est dans un sens, le libérer d’un mixage pré-conçu et lui permettre, au gré de ses mouvements, de se faire son propre arrangement musical. C’est l’affranchissement total de la frontalité scénique. Le collectif Outreglot a livré, avec son festival Missing Numéro en 2016 et avec les recherches qu’il poursuit depuis, une parfaite illustration de ces concepts.

Le son multiphonique c’est aujourd’hui la voie a plus évidente de progrès de la recherche en musique, et ce n’est pas pour rien que des instituts comme l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Accoustique/Musique) y consacrent depuis plusieurs années beaucoup de ressources. C’est un champ d’intérêts techniques et artistiques évidents, par les nouvelles possibilités ouvertes. Mais ce qui rend la composition et l’écoute multiphonique aussi importantes, c’est qu’elles apportent un nouveau rapport à la musique, et à l’art, qui se détache du spectaculaire pour se rapprocher du réel.

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