A l’occasion du Paris Image Digital Summit 2018, nous avons pu interviewer Joe Letteri. Le directeur des effets visuels de Weta Digital aux 4 Oscars a entre autre travailler Avarar, Planete des Singes – Suprématie, Les Seigneurs des Anneaux ou encore Valérian, la Cité des 1000 Planètes.

Script :

Avant de retrouver Joe Letteri à la cité des sciences permettez-moi de contextualiser notre rencontre

On peut aborder l’histoire du cinéma par ses effets visuels tant l’évolution des techniques reflète les mouvances d’un art qui a toujours su s’adapter à son époque. Derrière chaque chef-d’oeuvre visuel il y a ses petites mains, ces génies inconnus qui ont façonné notre culture populaire : les animateurs, les concepteurs, les superviseurs et autres géo trouvetous cinéphiles confectionnaient l’esthétique des plus grands films. Ils ont oeuvré dans des ateliers fourmillent en inventant des univers entier fabriquant des mondes avec trois bouts de ficelle et beaucoup de patience. Aujourd’hui les effets spéciaux ont la cote le marché est en pleine expansion. On peut même parler d’un art à part entière tant l’intérêt du grand public croit.

En France nous avons notre festival de Cannes des effets spéciaux. Depuis quatre ans le Paris Images Digital Summit propose au grand public et aux professionnels l’occasion de célébrer le numérique sous toutes ses formes : effets visuels, réalité virtuelle, CGI [images de synthèses], 3D. L’événement organise des études de cas autour de films sortis pendant l’année ainsi que des master class. Cette édition avait son lot de surprises et le centre culturel d’Enghen Les Bains à accueillir les plus grandes figures des effets visuels.
Car en France aussi on sait faire des effets spéciaux je pense à l’entreprise française BUF qui a façonné cette année l’univers visuel de Blade
Runner 2049.Ah oui ils ont aussi inventé le bullet time.

Nous avons également assisté à la master class de Phil Tippet uns des plus grands génies
visuel à qui on doit les effets spéciaux de Jurassic Park, Star Wars, Robocop ou Total Recal. Phil Tippett a oeuvré dans les plus grands chefs-d’oeuvre en démocratisant le stop motion puis à la fin des années 90 le concepteur a délaissé les marionnettes pour participer activement à la transition vers l’ère numérique

Aujourd’hui la quasi-totalité des effets spéciaux sont numériques. L’exposition Effets Spéciaux Crevez l’écran à la Cité des Sciences de la Villette les met à l’honneur une expérience immersive et ludique que nous conseillons néophytes

C’est dans ce cadre exceptionnel que nous avons eu l’honneur de rencontrer un des plus grand superviseur des effets spéciaux actuel un de ceux qui a peut-être façonné la plus grande partie de l’imaginaire de notre génération par son travail créatif sur des films qui sont profondément ancrés dans la culture populaire mais plutôt que de le paraphraser laissons le présenter son métier

« Je suis Joe Letteri, directeur des effets visuels chez Weta Digital.
Ce que ce travail signifie, c’est que quand nous avons une idée de film et que nous devons créer des effets pour celui-ci comme des choses qui ne peuvent pas être faites dans le monde réel par des moyens techniques, nous nous tournons vers le graphisme informatique
pour créer des personnages, des mondes, des explosions… Tout ce dont le film a besoin. »

 

Bon on va quand même un peu vous parlez du monsieur
Joe Letteri est un passionné de science et cinéma.A la fin des années 80 il décide de s’orienter vers le monde des effets spéciaux. Il commence à travailler sur des gros projets en tant qu’infographiste et notamment sur Jurassic Park dans les équipes de Phil Tippett, encore lui. Puis dans les années 2000 c’est la consécration. Pluie non pas de grenouilles cette fois mais de récompenses pour le Seigneur des Anneaux les Deux Tours et le Retour du Roi. Joe Letteri gagne deux oscars des meilleurs effets spéciaux il faut dire que ces films marquent l’arrivée du premier personnage en motion capture et Joe Letteri ne cessera de devenir le principal développeur au cinéma de cette technologie révolutionnaire. Suivent des projets poussant toujours les limites de l’imaginaire il obtient une nouvelle statuette pour King Kong. Puis en 2009 il s’associe à James Cameron pour développer son chef-d’oeuvre qu’il imagine depuis 20 ans, ensemble ils créent un monde entier celui de Pandora pour Avatar plus gros succès au box office de l’histoire du cinéma.

Il devient en 2010 le directeur du studio Weta digital. Il collabore à nouveau avec son fondateur Peter Jackson pour l’adaptation live de Tintin et les trois opus du Hobbit. Il travaille également avec Steven Spielberg, Zack Snyder ou Luc Besson.
On lui doit cette année les effets spéciaux du grandiose ultime volet de la Planète des Singes ainsi que ceux de Valérian

Maintenant que vous connaissez le monsieur nous le retrouvons à la Cité des Sciences

 

Underlined : À quel moment du film intervenez-vous ? Est-ce que vous travaillez pendant l’écriture du scénario pour vous assurer de la faisabilité des effets visuels ?

Joe Letteri : Nous sommes parfois impliqués dès que l’histoire commence à être écrite. Généralement, c’est seulement pour nous préparer à ce que nous pourrons faire et savoir ce qui va suivre. D’habitude nous intervenons une fois que le scénario est plus ou moins fini et nous commençons à nous préparer pour le tournage.

Underlined : Comment collaborez-vous avec les réalisateurs ? Est-ce vraiment différent de travailler avec Steven Spielberg, James Cameron ou Luc Besson, par exemple ?

Joe Letteri : Mes collaborations sont toutes très similaires, il faut s’investir tôt pour savoir ce que raconte le film, et il faut se demander comment de quelle façon on va mettre en scène les effets.

Lorsque l’on tourne beaucoup de films d’action, il faut laisser beaucoup d’espace pour ce que l’on doit ajouter dans le film. Il faut éventuellement penser à travailler avec un acteur si l’on fait de la capture de mouvement. Si l’on fait une créature, on peut avoir besoin de savoir où elle va se trouver pour pouvoir dire aux acteurs où elle est pour que les acteurs sachent où regarder et comment réagir. Lorsque l’on travaille avec une équipe des effets spéciaux et qu’elle crée une explosion, il faut savoir où est-ce qu’on va greffer notre travail dans tout ça.

Il y a beaucoup de planification à faire en amont, bien avant que nous commencions le tournage

U : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre collaboration sur Valerian avec Luc Besson, notre réalisateur national ?

J.L. : C’était fantastique de travailler avec Luc, et le processus était tout à fait semblable ; Luc avait un script, une idée de film. Il m’a montré les créations, les bandes dessinées d’origines. Je n’en avais jamais entendu parler, il m’a expliqué toute l’histoire et s’est assis, a écrit le scénario, qui était simplement une grande vision de ces nombreux mondes dans l’espace. C’était donc vraiment formidable de pouvoir travailler avec Luc sur Valerian.

U : Créer des personnages est quelque chose que vous aimez particulièrement. Êtes-vous sur le plateau pendant le tournage et quelle est votre relation avec les acteurs ?

J.L. : J’y suis parfois au début du film, pour mettre les choses en marche. Mais une fois que le processus est bien établi,
surtout quand on fait de la capture de mouvement, le travail se fait véritablement entre le réalisateur et l’acteur quant à la réalisation du film. Valerian par exemple était une bonne idée. Luc n’avait aucune expérience en capture de mouvement, alors nous l’avons invité chez Weta Digital en Nouvelle Zélande pour filmer la scène des Pearls sur la plage, afin de pouvoir le faire sur notre plateau de capture de mouvement. Nous y avons passés plusieurs jours pour que Luc comprenne le processus : comment nous prenions ce qu’il tournait avec les acteurs et le transformions en Pearls, et il a compris.
Nous sommes venus ici, il a tout tourné sur les plateaux à Paris. Nous avons installé ce dont on avait besoin pour faire la capture de mouvement ici.

U : On parle souvent du style du réalisateur, du compositeur, du directeur de la photographie, mais existe-t-il un style du directeur des effets visuels ?

J.L. : Bonne question ! Personnellement, comme vous l’avez dit, j’aime beaucoup travailler sur les personnages, et j’ai donc tendance à passer beaucoup de temps à trouver ce qui intéressera le public dans un personnage en particulier. Une fois qu’on a trouvé ça, il faut savoir le rendre « réel », lui donner vie. On passe donc beaucoup de temps à travailler sur les mouvements, de même que sur la cinématographie. L’éclairage créé sur l’ordinateur doit correspondre à celui du monde réel. C’est donc une combinaison d’interprétations : l’aspect visuel combiné à l’aspect émotionnel, sans oublier les détails physiques qu’on essaye de recréer.

U : Considérez-vous votre travail comme technique ou créatif ?

J.L. : Les deux ! Il faut être capable d’accomplir les deux. En réalité tout art repose sur la technique. C’est la nature-même du mot, donc il faut combiner les deux,surtout au cinéma. Le cinéma a toujours été un art très technique. Dès le tout début, il a fallu savoir assembler une caméra, tourner le film à travers elle, le développer et faire son éclairage…

Le cinéma a toujours été un art technique et il est aussi très collaboratif ; on trouve par exemple des gens aux compétences variant d’une grande technicité à une grande créativité.

Mais pour faire des effets visuels, il faut avoir ces deux compétences.

U : Vous avez la possibilité de créer tout ce que vous voulez grâce aux CGI [images de synthèse], alors comment vous sentez vous lorsque vous créez un monde comme Pandora ou un personnage comme César ? N’avez-vous pas l’impression d’être un dieu parfois ?

J.L. : Non ! En fin de compte, on fait notre travail, on s’assure de faire passer une idée à l’écran et c’est à peu près tout ce qu’on à faire. On s’assure d’avoir fait notre maximum car tout doit être intégré dans l’histoire. Rien n’existe par lui-même.

U : Quel est votre point de vue sur l’opposition entre effets les visuels comme les animatroniques, les accessoires et miniatures de plateau, et les effets visuels numériques ?

J.L. : Eh bien j’ai tendance à préférer travailler sur ordinateur le plus souvent possible parce que ça me laisse beaucoup de liberté. Il y a quelques temps c’était compliqué d’obtenir un rendu réaliste par ordinateur, mais au fil des années nous nous sommes améliorés. La plupart des effets que l’on voit de nos jours sont donc faits par ordinateur. Sauf si quelqu’un veut un rendu vraiment spécifique, nous avons tendance à utiliser un ordinateur qui élargit facilement le champ du possible.

U : Beaucoup considèrent Avatar comme un film révolutionnaire, en matière de CGI. Vous avez aussi gagné un Academy Award pour les meilleurs effets visuels sur Avatar, félicitations comment vous sentiez-vous au moment de sa sortie ?

J.L. : Incroyablement bien ! J’avais un bon pressentiment à propos du film à l’instant où James m’a envoyé le premier jet et que je l’ai lu. L’histoire était vraiment géniale, les personnages aussi, et ce monde nous laissait beaucoup de possibilités. Nous avons travaillé dessus pendant environ 3 ans et cela a été agréable tout du long. Nous avons dû beaucoup y réfléchir. C’était super de le voir fini à l’écran.

U : Vous êtes un pionnier en matière de de capture de mouvement, et aujourd’hui, le degré de réalisme est vraiment incroyable. Comment percevez-vous le futur de la capture de mouvement, de cette technologie ?

J.L. : Eh bien il y a quelques plusieurs réponses à cette question.

La capture de mouvement enregistre la performance de l’acteur. Nous essayons de faciliter la tâche aux réalisateurs pour qu’après-coup, lorsqu’ils travaillent en post-production, ce soit comme de la prise de vue réelle. Ensuite, il faut ramener ça en studio et créer des personnages à partir de la performance.

Il y a deux aspects : l’un repose sur ce que l’on peut faire physiquement pour s’assurer que ce que l’on veut faire fonctionne dans le film, l’autre est ce qui arrive quand on a une nouvelle idée de personnage et qu’il faut lui donner vie. César dans La Planète des Singes est un bon exemple ! Lorsque nous avons commencé le premier film, c’était un chimpanzé et il devait se comporter comme tel : faire preuve d’un peu d’intelligence mais rester finalement juste un chimpanzé. Mais dans le 3ème film, il a évolué au rang de leader, il parlait, il se passait beaucoup plus de choses. Tout cela a évolué parce que l’histoire l’exigeait et la technologie a évolué avec elle pour permettre la réalisation de tout cela.

U : Peut-on imaginer une démocratisation des effets visuels, particulièrement au sein de la population ordinaire ? A l’avenir, M. Tout-le-monde pourrait-il tourner sa propre Planète des singes ?

J.L. : Techniquement oui, mais c’est peu probable car je pense que cela représente beaucoup de travail et à moins que l’on essaye de créer un film et d’y raconter une histoire, il y a très peu de raisons pour que les gens le fassent.

Tout le monde a un stylo, tout le monde peut écrire un roman : la plupart des gens ne le fait pas. Il existe un besoin de vouloir raconter des histoires et faire des films.

U : Peut-on imaginer des films photoréalistes en image de synthèses sans prises de vues réelles, ainsi que des films entièrement générés par ordinateur, d’ici 20 ans par exemple ?

J.L. : Même plus tôt que ça ! Nous avons fait notre premier essai là-dessus avec Tintin. Nous l’avons réalisé comme un film d’effets visuels. Tous les plans sont semblables à des prises de vues réelles bien que tout ait été effectué sur ordinateur, et je pense que cette méthode de travail n’est pas à écarter.

U : Vous avez travaillé sur les adaptations cinématographiques de Tintin et de Valérian, qui sont toutes deux des adaptations de bandes dessinées françaises : avez-vous une passion pour la BD française ?

J.L. : Ça ne vient pas de moi mais des réalisateurs ! Steven Spielberg voulait faire un film de Tintin et de Luc Besson voulait faire un film Valérian.

U : C’était aussi votre projet !

J.L. : Elles sont géniales mais je ne les connaissais pas. Quand Steven a dit « je veux faire un film Tintin », il m’a montrée la BD et j’ai dit : « c’est fantastique ! », tout comme quand Luc Besson m’a fait découvrir Valérian. Je ne les connaissais pas avant ça.

U : Pour conclure, peut-on parler des suites d’Avatar ? A quoi peut-on s’attendre ?

J.L. : Il y aura 4 suites, nous avons déjà commencé le tournage. La première sortira en décembre 2020.

U : Ça va être bien !

J.L. : On espère bien, oui… mais je pense que ça le sera !

 

Interview préparé et réalisé par Mathis et traduit par Camille.

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