Parce que passer trois jours au Festival de Cannes, ce n’est pas que s’amuser à prendre des photos devant le tapis rouge. Ou encore flâner dans le Palais des Festivals sans but précis, juste pour le plaisir d’arborer son badge d’accréditation. Je me devais d’écrire quelque chose sur les films que j’y ai vus: presque une heure de queue à chaque fois (voire… trois), la sélection s’est faite dans le but de dénicher des perles, et il y en a eu, des perles, à la 71e édition du Festival de Cannes 2018.

La poétique de la nature-liberté, In My Room

Dans les films de la sélection « Un Certain Regard » se niche ce long-métrage allemand, le quatrième d’Ulrich Köhler, qui porte à confusion. Est-ce pour l’ennui que ce film sera primé ? Dès les premiers plans est mis en scène Armin, héros d’ « In My Room ». Il est incapable de se servir d’une caméra, se fait poser un lapin par une jeune femme rencontrée en boîte, remet difficilement le dentier de sa mère agonisante chez son père… Tout semble concourir à nous le montrer comme le type d’homme qu’on voudrait éviter d’être. L’archétype du looser grisâtre, celui qui à la quarantaine est aussi perdu que nous, spectateur, voyant ces images d’un réalisme étouffant dont on voudrait s’éloigner.

Et pourtant. Quand soudain tous les humains disparaissent de la surface de la Terre, et qu’au milieu des motos gisant sans conducteurs sur la rocade, Armin se retrouve désemparé, on sent que l’atmosphère installée par Köhler n’était qu’un leurre. A part quelques animaux, plus aucun être humain à l’horizon, la solitude à perte de vue, comme le montrent les plans larges d’une caméra qui semble revivre par soubresauts. L’espace devient la métaphore de l’étendue de l’isolement qui entoure désormais Armin. On croyait s’ennuyer, et finalement, l’intérêt se réveille, ici, et on comprend que tout le début ne servait qu’à provoquer ce changement de perspective face à l’écran de cinéma, passer du « Je m’ennuie » au « Je veux la suite ».

Hans Löw dans « In My Room », d’Ulrich Köhler.

C’est par là que le film prend de l’ampleur. Parce qu’être seul signifie être totalement libre, au sens le plus pur du terme, Armin change, et grandit. Il s’installe dans une ferme, bricole, chasse, se muscle, conquiert son indépendance avec un calme et un flegme qui forcent l’admiration. Le film, plus qu’images, devient flux de sensations : on se baigne dans le lac, on observe l’accouchement d’une chèvre, on attrape les poules dans l’enclos fabriqué à la main. Et quand surgit de nulle part Kirsi, une nomade qui viendra bouleverser la vie de ce mi-Adam/mi-Noé, c’est la possibilité d’un avenir à construire qui se profile pour Armin. De quelque chose de neuf, d’une renaissance qui se ferait petit à petit. La fin invite à s’interroger sur le sens d’une telle croyance. Est-il vraiment possible de tout recommencer à zéro sans y perdre quelque chose de soi-même ?

 

La poétique de l’amour-compliqué, Asako

C’est cette possibilité qu’interroge le dernier film du Japonais Ryusuke Hamaguchi, qui s’intitule « Netemo Sametemo » (« Même si je me réveille »), « Asako » dans sa version francophone. Il s’agit de l’histoire, somme toute assez simple, d’Asako, jeune femme qui tombe amoureuse de Baku, un beau jeune homme à l’esprit libre et indépendant. Toutefois, un jour Baku disparaît sans laisser de traces. Asako, d’abord triste, passe d’Osaka à Tokyo deux ans plus tard, où elle tombe amoureuse de Ryohei, sosie physique de Baku. Sauf que Ryohei n’a pas la même personnalité, et que Baku finit par revenir.

NETEMO SAMETEMO: 1re image du nouveau film du réalisateur japonais de "Happy Hour"

C’est dommage que les longueurs s’accumulent, parce que le propos est riche. Aimer, n’est-ce que la volonté de bâtir toujours la même chose, la reproduction d’un même schéma, qu’on essaie jusqu’à ce qu’il fonctionne ? Les fantasmes d’Asako auraient pu être mieux travaillés, mieux approfondis. A force d’indécisions, le film finit par fatiguer, on finit par ne plus croire en son potentiel. Même s’il s’éloigne des clichés des comédies romantiques basiques, il s’en rapproche à d’autres endroits: quand la caméra préfère se concentrer sur des gros plans sur le visage (assez inexpressif) d’Asako, plutôt que sur ce qui l’entoure, ou sur ce qu’elle souhaite. Ce tâtonnement constant, toutefois, est contrebalancé par les paysages, qui s’insèrent parfaitement dans la trame psychologique du propos. Commencer une nouvelle relation, c’est toujours recommencer à se chercher. Et, dans les moments ultimes, se trouver.

Ainsi s’achève le premier article d’une série qui épluchera ces quelques films que j’ai pu voir au Festival de Cannes. A la prochaine pour voir les deux suivants, sur l’importance de ne pas se fier aux apparences, que ce soit à Madrid avec Todos lo saben d’Asghar Farhadi, ou à Los Angeles avec Under the Silver Lake de Robert David Mitchell.

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