Pour clore notre feuilleton sur le festival de Cannes, j’ai décidé de mettre en avant certains films traitant de l’homosexualité. Le couple mis en scène par Christophe Honoré, ou celui déchiré de Yann Gonzales, en sont des exemples frappants. Pourtant, c’est moins l’homosexualité que le rapport à la réalité, plus ou moins onirique, qui rend ces deux films particulièrement riches, bien que complètement différents.

« J’aime les gens qui doutent et voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps… » : Plaire, aimer et courir vite, à tout prix

Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps et Denis Podalydès virevoltent devant la caméra, libres, sans entraves, vrais. Les références culturelles, les vers de Koltès, les photos d’Hervé Guibert sur les murs, les disques des Cocteau Twins, la voix douce d’Anne Sylvestre (“J’aime les gens qui doutent…”) suffisent à décrire la poétique du dernier Christophe Honoré. Plaire, aimer et courir vite, c’est l’histoire de Jacques, un Parisien qui vient d’apprendre qu’il a le Sida. Peut-on continuer à aimer les autres alors qu’on va s’éteindre dans quelques mois ? Est-ce juste, vis-à-vis de l’autre ? Est-ce trop difficile, vis-à-vis de soi ?

Pendant l’été 1993, sa rencontre avec Arthur, jeune breton, va tout bouleverser. Arthur s’accroche, coûte que coûte, à cet écrivain quarantenaire « très doué pour compartimenter sa vie ». Dans le genre des hymnes à la vie, le spectateur peut se rappeler Chansons d’amour du même Honoré, déjà présent à Cannes en 2007, ou au 120 Battements par minute de Robin Campillo. Les trois œuvres ont en effet ce souci de suivre de très prés la vie des gens normaux, ces gens de tous les jours. On est volontiers emporté par la fluidité de la caméra qui colle au plus près des personnages. Elle nous conforte dans ce rôle de voyeur accepté bon gré mal gré dès qu’on entre dans la salle. Le bonheur, on veut nous-mêmes l’offrir à Jacques, dans un écrin dont il ne voudrait pas, mais qu’Arthur lui donnera malgré tout. Le jeune homme sera indispensable à Jacques, qui même en s’éloignant, finira toujours par le retrouver.

Alors, aimer ? Aller vite ? Les deux à la fois, le temps d’un été. Subtil, le rythme de type Nouvelle Vague pose une ambiance délicate et agréable, qui prend son temps sans ennuyer. Les gens qui doutent, ce sont Jacques, Arthur, mais nous aussi, face à un choix cornélien : faut-il se livrer avant l’inéluctable, ou maintenir l’illusion jusqu’au bout ? Honoré fait passer les musiques comme s’il tournait les pages d’un livre. L’image ne sert finalement qu’à faire vibrer de désir un spectateur qui se laisse entraîner. Œuvre romanesque, hyperréaliste, ou hyper poétique ? Deux portraits d’hommes pour ce film sans genre, pour parler de ceux qui n’auront pas honte de n’être au bout du compte que des ratés du cœur

Un verre de chaos-passion, sans politesse, et Un couteau dans le cœur, sans discussion

Parce que les films qui dévient timidement de leur sujet, qui se perdent, qui hésitent, c’est ennuyeux, voire agaçant, Yann Gonzales (Les Rencontres d’après minuit) a décidé de faire fort. Les films un peu étranges, « dans leur délire » (pour parler familièrement), ça n’est pas facile à faire entrer à Cannes. Très loin des « films à prix », Un couteau dans le cœur dérange, et c’est ce qui s’est ressenti à la sortie du Grand Théâtre Lumière. « Je n’ai encore entendu personne parler du film en bien », j’entends chuchoter à côté de moi, plusieurs fois.

Pourtant, ce film est une explosion de sensations, de couleurs et de chagrins. Un chaos qui terrasse sans demander l’avis ou l’autorisation de qui que ce soit. Anne, productrice de porno gays à Paris durant l’été 1979, est désespérée par sa rupture avec Loïs, sa monteuse. Avec son ami Archibald, elle va essayer de tourner un film plus ambitieux… Mais c’est sans compter sur un serial killer tout de cuir vêtu, qui décime un à un les acteurs de son équipe. Malgré elle, Anne est entraînée dans une enquête qui la mènera au beau milieu de cette époque insaisissable, entre bars lesbiens, cruising-bars étouffés, boîtes de nuit déjantées… Les lieux, comme les personnages, ont l’air perdus dans un flux de perceptions. Un mélange qui, loin de faire vomir, fait ouvrir grand la bouche.

Les acteurs sont, eux, transfigurés. Vanessa Paradis (Anne) ne nous avait pas habitués à tant d’émotions. Nicolas Maury (Archibald) est, lui, exceptionnel: on se rappellera du « Je veux vous voir tous au garde à vous et plus raide que Giscard”, qui a provoqué l’hilarité générale de la salle.

UN COUTEAU DANS LE CŒUR, de Yann Gonzalez

Pourquoi ce film dérange-t-il alors, et dérangera-t-il sûrement à sa sortie le 27 juin 2018 ? Parce qu’il est violent. Un gigantesque coup de poing d’1h40. Parce qu’aussi sordides qu’inventifs, les meurtres sont exquis à regarder. Ils reflètent à eux seuls la détresse d’un assassin détruit par l’homophobie. Le cœur du film est bien ici, dans ces flashbacks en noir et blanc, dans un passé d’une violence presque aussi vive que celle qu’a trouvé cette personne pour pallier sa propre destruction. Toutefois, les meurtres, parrainés par le mystérieux corbeau aux yeux blancs, ne sont pas les seules traces de pulsions furieuses. La plongée dans le mythe des forêts entourant Paris, l’alcoolisme d’Anne, ou les nombreuses scènes de sexe au voyeurisme cru ne peuvent laisser indifférent. Un film d’excès, donc ? De jaillissements incontrôlés, sans doute. De passions torturées, sans aucun doute.

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