Comme chaque année, le mois de janvier est synonyme de bandes dessinées. En effet, cette année avait lieu le 46èmeFestival d’Angoulême, un des festivals majeurs dédiés au neuvième art.

Après la polémique autour du Grand Prix d’Akira Toriyama en 2014, le Festival décide de mettre de plus en plus en avant les artistes japonais. Katsuhiro Otomo a par exemple obtenu le Grand Prix en 2016 et Naoki Urasawa était l’invité exceptionnel de 2017. Cette année, c’est une mangaka qui remporte le Grand Prix pour l’ensemble de son oeuvre. Rumiko Takahashi s’est fait connaître avec Ranma 1/2, Maison Ikkoku, Inuyasha ou encore Urusei Yatsura. S’il fallait une preuve supplémentaire de cette ouverture, nous pourrions citer l’invité exceptionnel de 2019 : Taiyo Matsumoto.

Avec son style facilement reconnaissable, Taiyo Matsumoto est un des mangakas majeurs de notre époque. Que ce soit grâce à son trait très épuré, à sa narration particulière ou à ses thématiques, Matsumoto est un auteur unique en son genre. Ses œuvres sont aux antipodes des standards de l’industrie du manga actuel.

Une influence française

Sa carrière débute avec Straight en 1988. Alors que les mangas sportifs mettent généralement en avant des enfants, Matsumoto raconte la vie d’un joueur de baseball en fin de carrière, une idée que son éditeur refuse finalement. C’est néanmoins cette BD qui l’amènera cependant à être envoyé par son éditeur illustrer le Paris-Dakar. Il préférera cependant passer ses journées dans les librairies françaises pour découvrir le monde de la bande dessinée.

Taiyo Matsumoto découvre une toute autre industrie que celle du manga. Les BD sont en grand format et en couleurs, dans un style graphique différent. Mais surtout, les auteurs ont un rythme de publication beaucoup plus libre. Au Japon les mangakas doivent en effet sortir des chapitres de manière hebdomadaire ou mensuelle pour des magazines.

C’est un véritable bouleversement dans sa carrière. L’influence d’auteurs de BD occidentales se feront sentir dans toute son oeuvre, notamment Nicolas de Crécy pour son style graphique et surtout Moebius dans les univers dépeints. Taiyo Matsumoto est un artiste qui a besoin d’expérimenter, de sans cesse remettre en question son rapport à la bande dessinée.

Pour découvrir cet artiste unique, le mieux est encore de le lire. Underlined a choisi quelques titres à dévorer de toute urgence.

Zero, le vieux qui ne voulait plus gagner

Sorti en 1990 au Japon et seulement en 2018 en France, Zero est la troisième œuvre de Taiyo Matsumoto. Le mangaka continue avec la thématique du sportif vieillissant, cette fois-ci dans le milieu de la boxe. Contrairement à la figure du boxeur sorti du nulle part pour arriver au sommet (comme Rocky Balboa ou Joe Yabuki d’Ashita no Joe), Goshima est un boxeur en fin de carrière n’ayant jamais perdu un seul match de sa vie. Il est violent et profondément détestable. À l’opposé des héros de shonen classiques, Goshima est profondément seul. Pas de rival, pas de famille et pas d’amis pour le pousser à se relever dans les moments difficiles.

Pour le dernier match de sa carrière, Goshima en vient à vouloir perdre, voire à mourir sur le ring pour redonner du sens à sa vie. Taiyo Matsumoto vient remettre en question les habitudes des lecteurs en leur proposant un récit aux antipodes des autres histoires du genre. Jamais un manga sur un sport de combat n’aura été aussi calme et apaisant.

Ping-Pong, le dépassement de soi avec une raquette

C’est encore un récit sportif que nous livre Taiyo Matsumoto avec Ping Pong. L’histoire débute en 1996 et, comme son nom l’indique, parle de tennis de table. Ici, les héros sont un duo d’adolescents prodiges aux caractères très différents : Smile et Peko.

Smile est un adolescent à lunettes introverti qui ne sourit jamais tandis que Peko est toujours de bonne humeur. Les deux adolescents n’ont pas vraiment de figure parentale et sont laissés à eux-même. Cela fait d’ailleurs écho à la propre vie de Taiyo Matsumoto, abandonné dans un internat quand il était petit par ses parents. La thématique des enfants laissés à eux-mêmes est d’ailleurs récurrente dans les œuvres de Matsumoto (Amer Béton, Sunny).

Dans Ping Pong, la vie de Smile et Peko change radicalement lorsque Peko enchaîne les défaites et qu’il remet en question ses talents de pongiste. Cette manière de mettre en scène la thématique de l’échec est encore une fois directement lié à la vie du mangaka. En effet, Matsumoto souhaitait devenir footballeur professionnel. Rêve qu’il abandonnera lorsque son équipe perdra un match 13-0.

Cependant, l’artiste décrit l’écriture de ses mangas comme une “compétition”. L’auteur se bat contre lui-même pour rendre les planches à temps et contre les lecteurs et des éditeurs. Ceux-ci le poussent à mettre plus de scènes de matchs alors que Matsumoto préfèrent mettre en avant le ressenti des personnages… Tel une tournante de ping-pong entre lui-même et les autres.

Graphiquement, c’est un manga où Taiyo Matsumoto se surpasse et brise les codes. Comme pour ses autres mangas, Matsumoto voulait raconter différemment un récit sportif. Pour cela, il crée ses propres codes de narration pour mettre en scène le mouvement lors des matchs. À son échelle, c’est une révolution dans la manière de montrer le sport en bande dessinée.

Une adaptation en série d’animation réalisée par Masaaki Yuasa (Mind Game, Devilman Crybaby) retranscrit très fidèlement le style de Matsumoto à l’écran.

Number 5, la SF made in Matsumoto

En 2000, sort Number Five. Le manga se déroule en 2450 et raconte l’histoire de Numéro 5, un membre des Rainbow Warriors, une escouade de neufs soldats avec des super-pouvoirs faisant partie de l’armée de la paix. Celui-ci décide d’enlever une jeune femme aux étranges pouvoirs et va devoir affronter les autres membres des Rainbow Warriors. La première chose qu’on remarque dans ce manga de science-fiction, c’est l’influence de Moebius. Matsumoto change son style pour s’adapter à l’univers futuriste de Jean Giraud, rappelant Arzach, notamment dans les designs des personnages.

Pour le côté course-poursuite du récit, Matsumoto évoque Blade Runner et les neufs personnages rappellent les neufs robots de Cyborg 009 de Shotaro Ishinomori. Les influences de Taiyo Matsumoto n’ont jamais été aussi marquées que dans ce manga.

Les attentats du 11 septembre 2001 se produisent alors que Matsumoto est en pleine écriture. Le drame bouleverse totalement le récit. Matsumoto change sa manière de mettre en scène les meurtres là où ils seraient sans conséquences dans d’autres récits.

Number Five n’est jamais manichéen, en contraste totale avec les politiques de l’époque, notamment George Bush et son fameux “Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous”. Plus que jamais, Taiyo Matsumoto reflète l’état d’esprit d’une époque à travers son manga.

Le mangaka a une bibliographie fournie et nous aurions pu parler de tant d’œuvres. Nous avons préféré mettre en avant les plus “accessibles”. Néanmoins n’hésitez-pas à vous plonger dans Amer Béton (son oeuvre la plus célèbre) ou encore Sunny (son oeuvre la plus intimiste). Nous vous conseillons la chaîne de NorthernRufio pour poursuivre la découverte de l’oeuvre de Matsumoto.

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