Unir la gauche serait aujourd’hui le meilleur moyen de répondre à la souveraineté d’En Marche. Cet objectif qui va de paire avec une 6ème République connaît néanmoins bien des obstacles.

Les urgences politiques et écologiques croissantes devraient être des vecteurs d’union pour la gauche. Pourtant, après la campagne des Européennes, celle-ci apparaît plus morcelée que jamais.

Le débat de Médiapart nous l’a montré, des différends subsistent et les oppositions entre partis sont aussi le fait de vrais désaccords… même sur des sujets qui, avant, rassemblaient la gauche.

Un ressentiment historique : la faute du Parti Socialiste

Tout commence sans doute quand le Parti Socialiste abandonne une certaine frange de la population mais peine à l’admettre.

Historique
En 1981, l’élection de François Mitterrand permet d’immenses avancées sociales (les 5 semaines de congés payés, le passage de la retraite à 60 ans, la semaine de 39 heures, l’abolition de la peine de mort et la dépénalisation de l’homosexualité). Cette politique de rupture fut néanmoins de courte durée.

En avril 1983, la France passe la barre symbolique des deux millions de chômeurs. En juillet 1984, François Mitterrand remplace Pierre Mauroy par Laurent Fabius, c’est le “tournant de la rigueur”. La gauche socialiste préfère sacrifier les grands projets sociaux pour contenir le déficit budgétaire. Beaucoup de communistes du gouvernement partent, l’heure est à la mondialisation libérale.

Depuis, le PS n’en finit pas d’être critiqué pour sa politique trop centriste. Le quinquennat de François Hollande n’a pas arrangé les choses. La loi El Khomry a permis d’affaiblir le pouvoir de l’État et des syndicats – l’accord d’entreprise primant sur les accords collectifs. De même, la généralisation des “plans de départ volontaires” a été perçue comme un nouveau moyen de licenciement déguisé.

En réaction, “Nuit Debout” est apparu. Le mouvement de contestation en recherche de plus d’horizontalité comptait dans ses rangs des représentants des partis actuels de gauche. Leila Chaibi, aujourd’hui eurodéputée France Insoumise, y organisait les réunions des manifestants. Julien Bayou, porte-parole d’EELV, avait notamment appelé Yannis Varoufakis, l’ancien ministre grec, à participer au cortège.

Ce sont ces ressentiments qui poussent aujourd’hui Manon Aubry, eurodéputée LFI, à avouer qu’elle aurait “du mal à travailler avec le Parti socialiste” qui est “l’éléphant dans la pièce”.

Pour Raphaël Glucksmann, représentant de Place Publique, les tentions sont aussi dues à “l’acceptation du libéralisme, des accords de libre-échange. Elle est une trahison de l’héritage social et de la préservation des intérêts des salariés”.

Néanmoins, pour Ian Brossat, adjoint PCF à la maire de Paris, il faut maintenant aller de l’avant :

“Si on se dit “on ne peut pas participer à une majorité avec les socialistes” ou si les socialistes disent “on ne peut pas participer à une majorité avec des insoumis”, ça veut dire qu’on renonce à diriger la quasi-totalité des villes dirigées par la gauche. D’autant plus que dans le même temps, on assiste dans tout une série d’endroits à une fusion entre la droite et la République En Marche”.

Ian Brossat, débat Gauches : « Maintenant parlez-vous ! » organisé par Médiapart (comme toutes les citations en exergue)

L’écologie comme programme politique d’émancipation ?

Pourtant, des thématiques rassemblent les candidats. Guillaume Balas en semble réellement convaincu quand il affirme :

“sur la question de la démocratie, sur la question de l’écologie, sur la question de la justice sociale, les différences sont minimes”.

Raphaël Glucksmann parle même d’une nouvelle “hégémonie écologique souhaitable”.

Pour David Cormand, secrétaire national d’EELV, il ne s’agit même plus de sauver la gauche, mais de sauver la planète. Cette position est aussi tenue par Yannick Jadot, qui avait écrit un manifeste avec des représentants de mouvements écologistes et progressistes.

C’est peut-être justement cette volonté de trop élargir qui fait peur à certains, comme Ian Brossat :

“La gauche souffre de deux choses. L’ambiguïté sur le rapport au libéralisme : est-ce que la gauche c’est la rupture avec les logiques libérale ? Et deuxièmement, elle souffre de ces logiques hégémoniques. Il faut que la Gauche soit claire.

Pour Manon Aubry également, “le totem écologique n’est pas suffisant, il faut lui donner un contenu politique”. C’est dans cette logique que son parti promeut l’éco-socialisme. Le but est de rompre avec les règles du capitalisme pour prendre des mesures sociales et intéresser la population aux enjeux climatiques.

Ce débat en appelle un autre dans un contexte où les solutions sont désormais globales. L’UE a préféré s’intéresser aux traités de libre-échange plutôt qu’à l’écologie et la production locale. La question écologique ne se pose plus sans celle des traités.

Les problèmes internes de La France Insoumise

Ce sont aussi ces traités qui posent problème au sein de la France Insoumise… En interne, on (se) reproche un manque de clarté. Manon Aubry n’hésite pas à faire porter la faute aux journalistes dénonçant “des débats politiques biaisés“. Mais on s’est demandé : sortir des traités, était-ce toujours l’objectif de la France Insoumise ? Si non, alors, peut-on revoir ces traités ? Comment ? L’alliance Podemos-Bloco-France insoumise-PG Suédois-ARV Danoise est-elle crédible ?

Manon Aubry a eu beau s’acharner à répondre à ces questions, cela n’a pas convaincu. Alors que Jean-Luc Mélenchon comptabilisait presque 20% des voix à l’issue du premier tour de la présidentielle en 2017, le parti a chuté à 6,31% des suffrages exprimés lors des élections européennes de 2019.

Et pour d’autres partis, il devient aussi compliqué de s’associer avec un mouvement qui inspire autant de méfiance. L’image d’un parti dirigé par un leader mégalomane perdant son sang-froid lors de perquisition et limogeant toute personne ayant une pensée contraire colle à la France Insoumise.

De plus, le départ d’Andréa Kotarac pour rejoindre le Rassemblent Nationale n’a rien arrangé. Comment expliquer qu’un élu ait trouvé sa place auprès d’un parti présenté comme ennemi ?

L’immigration et sa représentation en question

Face à ces accusations de rouge-brunisme, la question de l’immigration se pose immanquablement. Manon Aubry, députée européenne France Insoumise, se défendait lors du débat d’être “la plus équilibrée, raisonnable et réaliste” sur le sujet.

Évidemment, il faut les accueillir ceux qui arrivent aux portes de la Méditerranée, avec la plus grande humanité, mais nous disons aussi que ce n’est pas une partie de plaisir de migrer. […] Poser cette question-là ne veut pas dire que l’on n’accueille pas ces gens avec humanité

Cette rhétorique, c’est aussi celle Jean-Luc Mélenchon.

Il y a deux choses à faire. La première, c’est que les gens n’aient pas besoin de partir de chez eux. C’est l’attitude rationnelle. […] La meilleure façon de faire, c’est qu’ils restent là où ils sont, parce que là-bas il y a du commerce, de l’industrie, de l’agriculture, etc… On fait le contraire[…] Pendant que tout le monde blablate, l’UE passe des accords pour acheter la pêche [dans les pays d’où partent les migrants], les gens qui vivaient de la petite pêche ne peuvent plus vivre

Jean-Luc Mélenchon, interview pour Thinkerview

Et voilà la France Insoumise à nouveau motivée à sortir des traités européens. Selon le président de groupe, ils déstabiliseraient considérablement les modèles de vie des pays les moins développés.

Ce n’est pas l’avis de tous. Pour Guillaume Balas, coordinateur national de Génération·s, cette démarche est illusoire. Toutes les migrations ne se ressemblent pas :

“Si on dit aujourd’hui aux gens : on va accueillir les migrants mais le vrai problème c’est le départ des migrations, on dit des choses fausses […] Il y a des migrations même quand ça va bien !

Guillaume Balas

Les migrants ne sont pas que le fait de guerre. Des crises économiques ou des catastrophes climatiques peuvent aussi forcer des familles à s’expatrier. Ces expatriés peuvent aussi être vus comme une opportunité économique.

C’est pourquoi “la question de l’imaginaire doit transcender ces questions”. En d’autres mots, “l’idée de dire : vous n’êtes protégés par rien sauf par votre identité, est quelque chose qui parle profondément à une partie de l’électorat” visant le Rassemblement National.

Faire barrage à l’extrême-droite

Alors que faire ? Côté PCF, Ian Brossat veut être clair : “je ne pense pas un jour que la victoire de la gauche soit possible sans l’électorat populaire”. Or, cet électorat populaire se détourne de plus en plus de la vie politique traditionnelle. Cette impression de décalage entre citoyens et classe politique éloignée se traduit par l’abstention et le vote à l’extrême-droite.

En 2002 déjà, Jacques Chirac et Lionel Jospin ne réunissaient à eux deux qu’un peu plus du tiers des suffrages exprimés (36%). Plus de la moitié de l’électorat s’est abstenu ou a voté Jean-Marie Le Pen pour un résultat que l’on connaît.

Depuis, l’extrême-droite cherche à crever ce plafond de verre. Quand la gauche piétine, Marine Le Pen gomme l’image de parti xénophobe, raciste et antisémite. Pendant que la gauche cherche à faire alliance sans y arriver, les enjeux politiques se polarisent vers une idéologie conservatrice.

Les propositions pour corriger le tir sont pourtant nombreuses. Manon Aubry propose de “soutenir les initiatives citoyennes notamment dans les quartiers populaires” et de “repolitiser des enjeux du quotidien”. Cela passe aussi bien par la lutte contre les punaises de lit à Marseille, que par la défense des travailleurs ubérisés au Parlement Européen.

Faire front jusqu’à abandonner l’idée d’une « gauche »

C’est dans cette logique que Jean-Luc Mélenchon préconise une “Fédération Populaire”. L’idée est d’attirer les électeurs qui avaient préféré s’abstenir ou voter pour le RN. Cette fédération regrouperait des candidats au-delà des partis pour agrandir les rangs d’une gauche, qui ne dirait plus son nom. Toutefois, son efficacité est, pour l’heure, relative.

Pourtant, à Génération·s, Guillaume Balas trouve l’idée “intéressante”. Quoique rancunier face aux stratégies d’EELV ou de LFI qui refusent les alliances, il s’accorde sur un point avec eux :

“Si on donne l’impression de sauver les gauches pour sauver les gauches, ça n’a aucun intérêt”.

En terminer avec la Vème République

Un point d’union pourrait alors de sortir de la Vème République, pour affaiblir le poids des partis par exemple. David Cormand déclare à ce propos

“Par rapport au projet, on se met d’accord, le Président est élu et il applique le programme […] C’est la malédiction de la Vème République ! Les gens deviennent fous avec ça ! […] La première chose à discuter, c’est d’arrêter avec la Vème République”.

Jean-Luc Mélenchon avait aussi proposé d’en finir avec la personnification du pouvoir. Cependant, l’histoire enseigne qu’il est difficile de laisser tomber ses prérogatives de Président. François Mitterrand avait aussi, dans son essai le Coup d’État Permanent, critiqué les mécanismes de la Vème République à peine naissante. Une fois élu président, il s’en servira pourtant avec grande habileté.

La nécessité de promettre un référendum pour une nouvelle Constitution serait donc à la base de toute alliance.

Un horizon incertain

Toutes les têtes de liste partagent alors ce besoin d’introduire de la politique dans la vie des gens pour montrer qu’elle n’est pas juste le moyen pour certains de se maintenir dans une bulle.

Mais la question d’une union de la gauche ne se pose pas que pour une élection. Et c’est peut-être là que ça coince le plus.

Raphaël Glucksmann, qui affirme ne pas vouloir être candidat pour 2022 est net : “S’il y a plusieurs candidatures en 2022, de toute façon, c’est mort”.

Mais comment vivront les partis les affrontements pour les campagnes des municipales ?

2 Réponses

    • Elif Demir
      Elif Demir

      Imagine deux diamants tenus l’un en face de l’autre : ils sont soudain sublimés par l’éclat éblouissant qu’ils se renvoient…

      Répondre

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