Le jeu vidéo de Blizzard est en train de devenir politique malgré lui. Après un acte de censure pro-Chine exercée par la compagnie, des gamers hongkongais essayent de rallier un personnage à leur cause.

C’est une histoire en plusieurs actes que l’on peinerait à résumer à quelqu’un qui ne comprend pas les enjeux commerciaux qu’impliquent les jeux vidéo et leur communauté. Depuis hier, 9 octobre 3 heures du matin (heure française), des manifestants pro-démocratie hongkongais envahissent l’espace virtuel du gaming pour faire entendre leur protestation. Leur but ? Pousser Blizzard à perdre le juteux marché Chinois. Si la situation a des allures de Kamoulox, elle n’a pourtant rien d’absurde.

Acte 1 : la chute de Blitzchung

Tout commence par une interview. Lundi 7 octobre, Blizzard organise un tournoi d’Hearthstone à Taipei. Tout se passe bien jusqu’un des participants, Chung Ng Wai, apparaisse avec un masque à son interview post-match. « Blizchung », un pro-gamer honkongais, s’explique sur le port du signe de ralliement des manifestants en récitant le slogan local : « Liberate Hong Kong, revolution of our time ».

La diffusion en direct est immédiatement interrompue, la vidéo est supprimée et apparaît en version tronquée dans le résumé de la journée.

Le lendemain, Blizzard s’explique. L’e-sportif a méconnu les règles du tournoi qui lui interdisaient de faire n’importe quoi qui puisse le discréditer publiquement, offenser une partie du public ou porter atteinte à l’image de Blizzard.

Le joueur se voit disqualifié du tournoi « Hearthstone Grandmasters », perd l’ensemble de ses gains (3 000$ plus les primes de victoire) ainsi que la possibilité de participer à d’autres tournois pour un an.

Acte 2 : le web s’en mêle

Immédiatement les messages de déception affluent sur les réseaux. Des joueurs mécontents annoncent leur volonté de se désinscrire de Hearthstone ou même de World of Warcraft (autre jeu de l’éditeur). Que ce soit contre la prise de position anti-démocratique de Blizzard ou en soutien à un joueur privé trop facilement de son prix, certains membres de la communauté Hearthstone appellent à « voter avec [son] portefeuille, c’est le seul langage qu’ils comprennent ».

Un post Reddit indiquant comment supprimer son compte obtient 12,700 upvotes (l’équivalent d’un like Facebook, pouvant être décompté lorsque quelqu’un downvote) en 9 heures, un grand succès pour un sujet aussi controversé. L’affluence de messages est tellement importante que les modérateurs du subreddit n’arrivent plus à l’administrer. Le /r/Blizzard doit momentanément fermer.

Oof. from Blizzard

D’autres joueurs affichent également leur soutien comme l’équipe « American University Hearthstone » qui juste avant de perdre appelle à « libérer Hong Kong » et à « boycotter Blizz ». Le stream étant organisé par la compagnie, leur webcam est immédiatement coupée.

Acte 3 : Reddit contre-attaque

Pour autant, tout le monde ne se contente pas d’une attitude passive et les militants commencent à créer pour manifester.

Le subreddit /r/HongKong se voit assaillir de montages de Mei. Le personnage d’Overwatch (aussi détenu par Blizzard) est dépeint en supporter des manifestations pro-démocratiques.

Pourquoi Mei ? Car elle est, dans le jeu, originaire de Xi’an en Chine

Le but de la manipulation ? Il est affiché dès le premier post intitulé « Ce serait vraiment dommage que Mei d’Overwatch devienne un symbole pro-démocratie et que les jeux de Blizzard soient interdits en Chine. »

Cette idée fait aussi suite à la décision chinoise de bannir Winnie l’Ourson de leur internet suite à des memes comparant le dirigeant Xi Jinping au personnage de Disney.

Le subreddit /r/Blizzard, remis entre temps sur pieds, reprend le thème et renchérit

Le court-métrage d’animation promotionnel Le Réveil est parodié pour devenir une ode à la rébellion pro-démocratie. Reprenant éléments (logos) et référence historique (souvenir de la révolte de Tian’anmen), la vidéo incruste les codes des manifestants pour « voir les choses en grand ».

Acte 4 : Blizzard pour l’instant toujours pro-chinois

Malgré toutes les créations et les nombreuses réactions qu’elles ont suscité, Blizzard n’a, pour l’heure, pas changé d’avis ou de position sur Hong Kong. De façon assez similaire, durant la Overwatch World Cup, les joueurs taïwanais n’ont d’ailleurs pas le droit d’utiliser leur drapeau et le pays est appelée « Taipei chinois » (comme aux Jeux Olympiques).

Cela serait un calcul dangereux pour l’éditeur américain de se priver du marché du jeu vidéo chinois. Les 620 millions de joueurs ont dépensé 38 milliards de dollars dans des jeux vidéo, faisant du pays leur plus grand consommateur au monde.

Grâce à un accord avec la société chinoise NetEase, des jeux comme World of Warcraft, Hearthstone, Heroes of the Storm, Overwatch, ou Diablo sont autorisés jusqu’en 2023. Ne pas voir cette autorisation renouvelée représenterait une énorme perte pour l’éditeur.

Acte 5 : la récupération d’Epic Games

De son côté, Epic Games tente de récupérer les joueurs déçus. L’éditeur de Fortnite a déclaré au webjournal Verge.

« Epic soutient le droit de chacun d’exprimer ses opinions sur la politique et les droits de l’homme. Nous n’interdirions ou ne punirions pas un joueur ou un créateur de contenu Fortnite pour s’être exprimé sur ces sujets ».

On peut néanmoins douter de la sincérité de la déclaration quand 40% du capital de la société est détenue par Tencent, la société mère de Whatsapp.

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