Que reste-t-il de la noblesse ? Entre héritage et valeurs à incarner, fierté d’une histoire, entre-soi et crainte du jugement des autres, trois jeunes qui en sont issus nous racontent.

Depuis la chute du Second Empire en 1870, plus aucun anoblissement ne peut être prononcé en France. Aujourd’hui, on comptabilise entre 3 500 et 4 000 familles nobles dans l’Hexagone. La création en 1932 de l’Association d’entraide de la Noblesse Française (ANF) pour préserver ses traditions et se distinguer de la haute-bourgeoisie montante illustre les enjeux symboliques que cristallise cette élite de l’Ancien Régime. Gardien du temple des coutumes nobiliaires, l’ANF se veut « garante de l’authenticité de la noblesse” et lieu d’entraide entre ses membres.

Gaëlle, Marie-Amélie* et Antoine* ont entre 18 et 21 ans, ils étudient le droit, l’économie et l’aéronautique. Leur point commun ? Tous les trois descendent de la noblesse d’Ancien Régime. Un héritage culturel que chacun perçoit et vit différemment.

L’école, entre injonctions et interrogations

Caste fermée que l’on ne peut intégrer que par la naissance et incarnation d’une continuité historique, la noblesse intrigue. A partir du collège, les camarades de Marie-Amélie la questionnent sur son nom de famille. Souvent curieux, parfois désobligeants, mais jamais indifférents :

Les gens supposent que j’y accorde de l’importance, craignent que je me sente supérieure.

Lorsqu’elles n’émanent pas des élèves, les remarques viennent des professeurs eux-mêmes. Gaëlle se souvient :

« Quand on a des ancêtres qui exploitaient des paysans sans défense, on ne la ramène pas ! »

Son nom, elle l’a d’abord vécu comme une charge imposant une retenue de tous les instants. Au lycée, sa perception évolue en rencontrant une amie qui assume pleinement sa noblesse « sans être suffisante pour autant ».

En parallèle de sa classe préparatoire, elle intègre en 2019 la section jeune de l’ANF, la « JNF ». Parmi les quelque 80 membres dans la région Rhône Alpes, ils sont une quinzaine aux réunions lyonnaises.

Entre rallyes, randonnées et sorties culturelles, Gaëlle trouve ses marques dans sa nouvelle ville : Lyon. Au sein de la JNF, elle lie des amitiés et découvre des cousins éloignés.

Traditionnellement, l’association distribue des bourses d’études aux étudiants sur critère de ressources. Depuis 2017, elle remet deux prix annuels récompensant à hauteur de 10 000 euros des entrepreneurs et des étudiants dont le parcours vise l’excellence. Pour y concourir, il faut avoir entre 18 et 30 ans et porter un nom noble répertorié sur le site de l’ANF.

Créée en 1935, l’ANF a été reconnue d’utilité publique en 1967, par décret du général de Gaulle

Antoine s’est toujours servi de son nom comme d’une motivation :

J’admire mes ancêtres, je veux les rendre fiers en étant comme eux.

Mais avant de faire l’Histoire, il l’étudie. Inquiet, il explique résigné 

L’Histoire d’un pays se perd car les gens ne s’y intéressent plus.

Le programme scolaire ? Trop réducteur sur le Moyen-âge pour Gaëlle, trop axé sur les révolutions pour Antoine : « En insistant sur les périodes compliquées, on oublie que, durant plusieurs siècles, la France a été la première puissance mondiale ». L’image caricaturale de la noblesse l’agace particulièrement :

Les titres étaient mérités, pour des conquêtes militaires ou des grandes batailles

Cette caricature, Marie-Amélie la défend par l’avènement du principe d’égalité en 1789. Pour elle :

La noblesse n’a plus sa place dans notre société

Plus qu’un héritage, un cercle fermé

Entre les nobles fortunés et les nobles pauvres, la noblesse est aujourd’hui un groupe socialement hétéroclite. L’héritage est davantage culturel et relationnel que matériel : « La noblesse est un groupe d’entraide qui se rassemble pour perpétuer des traditions », explique Antoine.

La particule dans le nom, la chevalière ou le vouvoiement des parents ne sont pas des signes d’appartenance à la noblesse. Au sein de la JNF, il trouve la garantie de se retrouver entre jeunes de « familles authentiques », lors de réunions, soirées, et autour d’activités culturelles et sportives.

Le temps d’un bal, les jeunes aristocrates dansent la valse « Comme à l’époque où on avait une vie de château », raconte Antoine. Il aurait bien aimé vivre à cette époque-là, mais il l’assure :

« Je suis comme tout le monde, je ne vis pas dans un château. Studio, études, stages, jobs étudiants… Nous ne sommes plus des familles de rentiers ».

Mais Antoine reste motivé :

« Ce n’est pas parce qu’on n’a plus de privilèges qu’il faut se laisser abattre ».

Sans privilège, les nobles restent surreprésentés dans les cercles du pouvoir comme l’explique Eric Mension-Rigau. Pour ce spécialiste de l’Histoire des élites aristocratiques, les 100 000 descendants de la noblesse occupent des postes clés dans les hautes sphères de l’Etat et de la finance.

En grandissant, Gaëlle remonte son arbre généalogique et s’inspire de ses ancêtres. Certains, comme Sainte-Emilie de Villeneuve (1811 – 1854), canonisée en 2015, ont leurs portraits dans la maison. Un exemple de charité chrétienne pour l’étudiante :

« Elle a fondé le couvent des Sœurs bleues à Castres et voué sa vie aux malades ».

 

Portrait de Sainte Émilie de Villeneuve par Joseph-Charles Valette

 

Noble, Gaëlle espère l’être dans sa manière d’agir : « Être bon, charitable et respectueux, traiter toute personne comme son égal dans le souvenir et la continuité d’une famille, d’une ligne de conduite honorable ». Des vertus qui reprennent les valeurs chrétiennes de son éducation.

Pour Marie-Amélie en revanche, si les valeurs de la chrétienté et de la noblesse se rassemblent autour de la famille, elles divergent là où les nobles se concentrent sur « la patrie, la hiérarchie et l’honneur ». La Parisienne s’est éloignée des « gens biens » dont elle critique « l’hypocrisie et la culture de l’entre-soi ». Ce monde qui ne lui convient pas, elle ne compte pas le transmettre à ses enfants.

Transmettre ou ne pas transmettre ? Le dilemme du jeune noble

Par tradition familiale, Antoine n’envisage pas de relation avec une roturière : 

Mes deux grands-parents étaient nobles, mes deux parents sont issus d’une famille noble, je veux faire pareil 

Même si ce n’est pas le plus important à ses yeux. Pour ce faire, les bals, rallyes et autres festivités organisées par l’ANF constituent un rouage essentiel pour favoriser la reproduction sociale. L’ethnographe Martine Ségalen écrit en 1993 à propos du bal :

Analysant le rôle fondamental du bal dans la formation des unions, Alain Girard montre que sous ce vocable se cachent le bal de campagne où se retrouvent les agriculteurs et les ouvriers, les bals des grandes Ecoles, les surprises parties et les rallyes bourgeois, etc. À chaque catégorie sociale son type de rencontre dansante. Ainsi, lorsque les personnes interrogées expliquent qu’elles se sont rencontrées ‘par hasard’, celui-ci semble le plus souvent un processus social qui met en position de rencontre des individus appartenant à un même milieu social.

Martine Ségalen, Sociologie de la famille

On pourrait dès lors établir une corrélation entre les activités de l’ANF et l’union matrimoniale, que celle-ci soit voulue ou non.

Des amis qui ont refusé les valeurs de la noblesse comme Marie-Amélie, Gaëlle en a beaucoup :

« Il est toujours dommage de renier une partie si importante de soi-même. Même s’ils en sont satisfaits, cela crée un vide à combler avec d’autres valeurs ».

La noblesse se transmet par le père, mais Gaëlle n’accorde pas une importance capitale au nom de famille. Transmettre ses valeurs à ses enfants a néanmoins une grande importance à ses yeux : « Même si cela n’empêche personne de se détourner de ce qu’on lui a inculqué… Je pense que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ».

*les prénoms ont été modifiés, à leur demande

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