En maison d’arrêt, chaque seconde est la même que celle d’avant et pourtant toutes sont aussi précieuses. Rencontre avec une professeure de philosophie qui y donne des cours pour comprendre ce paradoxe.

L’instant est aujourd’hui capital, l’ennui n’existe plus et la capacité d’observer le temps qui passe, encore moins. Mais comment fait-on quand on a rien d’autre à faire que de s’ennuyer ?

De prime abord, il y avait pour moi deux catégories de personnes qui n’auraient d’autres solution que d’affronter le temps qui passe. Les personnes âgées et les détenus.

Je me suis vite aperçu que les personnes en maison de retraite vivaient bien trop dans leur souvenir pour avoir cette angoisse.

Pour les prisonniers, j’ai contacté Madame Tanguy*, qui donne des cours de philosophie dans une maison d’arrêt. Avec les détenus, elle « ose tout aborder ». Parfois, cela créer même des bagarres, comme la fois où la religion s’est invitée dans la distinction philosophique entre croire et savoir.

J’ai voulu savoir si, parmi les détenus qui participaient en classe, certains exprimaient leur angoisse de l’instant qui s’évapore. Ma question centrale était de savoir s’ils luttaient pour occuper cet instant ou s’ils se résignaient à le laisser passer.

Prendre sa vie en main : en gérer chaque seconde

J’ai alors découvert un monde où chacun tentait de maîtriser son instant de vie jusqu’à l’absurde.

Les détenu(e)s ne font pas totalement rien. Pour la plupart, leur journée se compose essentiellement de télévision. Ils regardent les Anges jusqu’à l’écœurement, jusqu’à se rappeler qu’ils n’utilisent pas leurs instants de vie à bon escient.

Leur rapport au temps est essentiellement fait de dates clé. Pendant des jours voire des semaines, toutes leurs pensées vont vers leur prochain rendez-vous au parloir (avec leur famille ou avocat) ou au téléphone ou encore leur date de procès. Le simple fait d’apprendre qu’il y aura un événement tel jour à telle heure suffit à les déconcentrer pour tout le cours.

En prison, le temps prend une toute autre densité. À l’extérieur, ils sont occupés par un tas d’exigences. Là, ils n’ont, a priori, plus rien à faire et doivent donc gérer ce temps devenu extensible tout en essayant de garder un sens à leurs activités.

Beaucoup s’organisent pour essayer de reprendre le contrôle de ce qu’ils maîtrisent le plus : leur façon de passer ce temps. Il n’est ainsi pas rare de voir des prévenus pratiquer la méditation de pleine conscience, les réveils à 5 heure du matin ou encore la douche froide pour se montrer que tout ne leur échappe pas.

Certains prennent aussi plaisir à se lancer dans des projets dont ils savent qu’ils n’auraient pas trouvé le temps dans leur ancienne vie, comme cette dame qui s’est mise à la couture.

Le module Respecto à l’épreuve du tempérament humain

Le module « Respecto » est un assez bon exemple pour voir comment l’instant est paradoxalement une source de liberté pour eux.

L’idée du module est la suivante : les détenus peuvent circuler librement dans le bâtiment. En « contrepartie », ils ont pour obligation de proposer un emploi du temps à l’administration. Ils doivent se lever à 7 heures, faire leur lit et prévoir 20 heures d’activités par semaine (essentiellement des cours ou du jardinage). Le but est de faire un peu « comme à l’extérieur » confie Mme. Tanguy.

Il est intéressant de voir ceux qui refusent le module au motif que la maison d’arrêt leur impose (déjà) assez de règles. Il y a quelque chose de l’ordre de l’intimité voire de la vie privée à choisir comment organiser son temps en prison. On comprend alors que certains se sentent plus libres enfermés mais en capacité d’organiser pleinement leur journée que dans une plus grande cage sans complète maîtrise de leur temps.

Une phrase d’une détenue a marqué ma professeure. « Je ne fais pas passer le temps, le temps passe dans tous les cas. Je cherche à l’habiter. » C’est précisément parce qu’on a peur de ne pas réussir à s’occuper qu’on investit d’autant plus le temps.

Notre enquête

Au fil des recherches et des témoignages, on se rend compte que plusieurs façons d’envisager l’instant coexistent et que l’on peut l’étudier d’autant de façons différentes. D’où un découpage de l’enquête façon feuilleton :

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