La religion en perte d’influence au sein des générations Y et Z ? Pas forcément, ce qui est en tout cas certain pour ces trois croyants, c’est qu’il est parfois dur de la pratiquer dans une société incitant sans arrêt au pêché.

Pour Malraux, « le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas ». Il y a quelque chose de visionnaire dans cette  affirmation tant, face au désenchantement du monde, il y a comme un retour en force d’un besoin de spiritualité et du religieux. Yassin, Arsen et Noam sont trois Français pratiquants.

Arsen : la religion comme héritage 

Chaque jour que Dieu fait, Arsen lui consacre deux prières. Au réveil comme au couché. « Je ne peux pas dormir sans ça » confie-t-il.

Il explique s’asseoir au bout de son lit, chapelet en main, pour parler à Dieu. Il demande et remercie, se confie et se confesse. Il arrive, parfois, qu’il lui fasse un vœu. Ce rite lui est indispensable et il met un point d’honneur à le respecter.

Né il y a 23 ans dans une petite ville de l’Europe de l’est, ses parents ont fui une Arménie décimée par les conflits soviétiques pour s’installer en région parisienne. Son environnement familial et son éducation ont été imprégnés par une pratique chrétienne orthodoxe. Son enfance a été rythmée par les baptêmes, chrismations (la confirmation chez les chrétiens orientaux) et autres fêtes religieuses. Des souvenirs heureux qui font sourire ses beaux yeux bleus et ont incontestablement contribué à forger une foi. Celle-là même qui prend, mine de rien, une importante place dans sa vie. Rien dans ce jeune homme ne laisse transparaître son respect des préceptes. Il avoue être tellement scrupuleux et tatillon dans l’exercice de sa foi que, « dis comme ça, on dirait un Témoin de Jéhova », résume-t-il avec sourire.

« À croire que si t’es français depuis cinq générations, tu ne peux pas être pratiquant »

Fraîchement diplômé, Arsen travaille dans les industries culturelles. Un milieu où ses convictions surprennent plus qu’elles ne troublent. Arsen s’agace dans un haussement d’épaules :

« Quand j’explique être pratiquant, les gens ont toujours la même réaction. Ils me disent « oui tu fêtes Noël quoi ! », mais quand j’explique que je ne mange pas de viande le vendredi et que je jeûne… Là ! Ils sont choqués. Après ça, ils me demandent tous mon origine puisque je suis assez typé et ça ne les étonne plus. A croire que si t’es français depuis cinq générations, tu ne peux pas être pratiquant »

Le regard qu’il porte sur la relation ambiguë qu’entretient la jeunesse avec la religion est à ses yeux « assez niais ». Lui semble avoir le judicieux équilibre entre sa foi et l’évolution des question sociales.

« J’ai du mal à comprendre qu’on ne croit pas en Dieu mais tu ne me verras jamais à une manifestation contre le mariage pour tous. C’est là que je retrouve l’influence de ma génération sur mes croyances ».

Sa vie de millénial accompli et sa pratique sont donc loin d’être incompatibles.

« Mon bien-être repose sur ma foi et donc sur ma pratique. Les deux vont de paire ».

Pour lui, la France est un pays où il fait bon vivre pour un pratiquant. « Enfin, pour ma part. Je pense que si j’étais de confession musulmane, j’aurais du mal à vivre le regard de la société sur ma foi » nuance tout de même Arsen.

 

Yassin : entre vices et vertus

Yassin vit aujourd’hui à Mayotte. En septembre 2019, il a décidé de quitter l’Hexagone et son village alsacien parce qu’il ne supportait plus cette ambiance « anxiogène » lâche-t-il.

« Je n’en pouvais plus de voir ma religion être un débat de société ou un enjeu de clientélisme politique ».

Arborant une barbe sur un visage presque juvénile, il a décelé le regard inquiet de certains après les événements tragiques qui ont secoués la France. « C’est normal, je le comprends mais ça m’a blessé » avoue-t-il. Français, avec des parents d’origine marocaine, musulman pratiquant, cet ingénieur de formation a jeté son dévolu sur cette île lointaine, où il exerce comme professeur de maths. Baroudeur de nature et amoureux d’aventures, Yassin n’est pas en exil. Il est en retrait de cette France où le débat sur l’islam le dérange : « je pense que ça a motivé 20% de ma décision ».

Pas de religion sans culpabilité

Depuis sa naissance, Yassin mange halal («licite » selon le rite d’abattage musulman) et jeûne durant chaque Ramadan. Comme Arsen, sa spiritualité s’est transmise par filiation. Ses cinq prières, il a commencé à les pratiquer durant son adolescence, au lendemain de la perte soudaine d’un ami proche. À l’époque, il a pu trouver apaisement, réconfort et du sens entre les lignes de son livre saint. Depuis, il ne raterait, pour rien au monde, l’occasion d’aller poser son front à terre dans la mosquée du coin, chaque vendredi.

Quand il revient dans l’Hexagone, il avoue ses difficultés à être tout à fait conforme aux  pratiques musulmanes.

« Quand je rentre, je retrouve mes potes. Forcément, on sort. Il m’arrive de boire de l’alcool. De vouloir fréquenter des filles… C’est rien de grave mais ça je ne le fais pas ici, à Mayotte ».

Rien de grave certes, mais suffisamment pour laisser poindre un zeste de culpabilité. «L’alcool ça n’apporte rien de bon. En Islam, c’est interdit. C’est une interdiction qui a vocation à nous en protéger ». A terme, il souhaite arrêter définitivement « ses écarts ». Les filles, c’est autre chose.

« J’ai 27 ans, je suis pas marié. Selon ma religion je ne devrais pas avoir de relations hors-mariage. Honnêtement, j’en suis incapable ! » laisse-t-il échapper d’un rire gêné, avant de lancer « ce que je dis là… Ça craint, je vais passer pour le pire des mécréants pour les musulmans et pour un radicalisé auprès des autres ».

Il y a dans ce que décrit Yassin comme une schizophrénie spirituelle. Serait-elle le propre de cette génération qui tente, cahin-caha, de composer entre les « vices de société » et leur quête permanente de piété ? 

Naël : la spiritualité pour intégration

Naël a mis longtemps à assumer ses croyances. A l’inverse d’Arsen et de Yassin, cet étudiant en médecine de 22 ans, n’est pas née dans une famille « réellement pratiquante ». Ses parents, plus proches des traditions que du fait religieux, se contentent de célébrer Kippour et Roch ha-Chanah. Naël est né à Strasbourg, une ville qui compte une importante communauté juive. Sa spiritualité se développe au gré de ses rencontres. Alors qu’il a 15 ans, un concours de circonstances pousse ses parents à l’inscrire dans un lycée confessionnel de la ville. Il y rencontre ses amis d’aujourd’hui, « sa seconde famille ». Eux, issus de familles pratiquantes, vont l’initier à la pratique religieuse.

« Pour eux, il ne faut pas dire qu’on est juif »

Il fréquente avec ses amis la synagogue, et décide d’apprendre l’hébreux. Il passe des Shabbat chez les parents de ses amis. Il évite d’en parler à ses parents.

« Je n’avais pas envie de les inquiéter. Pour eux, la religion relève de l’intime. Et ils pensent que l’on peut avoir des problèmes à dire qu’on est juif. Ils ont peur des actes antisémites.»

Naël avoue avoir mis les pied dans la foi d’abord par intégration. « J’ai aimé l’idée d’appartenir à un groupe avec lequel on partage quelque chose de fort ».

Puis, sa spiritualité grandissante, il l’annonce. La nouvelle les surprend sans les décevoir. Cependant, sa mère lui demande de ne pas porter la kippa en public. Il accepte. « Elle a peur et je le comprends. Je n’ai pas envie d’être confronté à des réactions haineuses pour ce que je suis. Je le vivrais très mal » raconte Naël. S’il n’a jamais été confronté à des actes antisémites, il estime que le climat français n’est pas « propice à vivre sereinement sa foi ». Après ses études, le futur pharmacien aimerait vivre en Israël. Pas une alyah donc (le mot hébreu désignant l’acte d’immigration en Terre d’Israël par un Juif), puisqu’il compte rentrer tôt ou tard en France. Naël souhaite être un religieux en Terre sainte…

 

Bien que monothéistes, cohabitant dans un même pays et faisant partie d’une même génération, ces trois jeunes attestent de la vitalité religieuse dans un pays laïc. Et bien qu’ayant des différences de convictions et de pratiques inébranlables, ils se réfugient, cependant, chez le même Dieu.

 

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