« Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine »Apollinaire, Alcools (1912)

L’acceptation du rapprochement de la mort me semble donc quasi-impossible. Ni un prisonnier, ni celui qui médite, ni moi ne supportons de regarder l’instant disparaître les bras croisés.

Neurologiquement, l’humain n’est pas programmé pour le perdre. Le cerveau cherche à se distraire quand il s’ennuie. On pourrait en déduire qu’il n’est pas nécessaire de savoir accepter cette perte pour être en paix avec soi.

Même si rester à ne rien faire était insupportable, se regarder grandir puis vieillir ne nous révoltait pas forcément. Néanmoins, ces deux expériences sont sensiblement différentes. Quand je pense aux instants qui ne reviendront plus, à ma première et dernière cigarette en sixième, à mes parties de Gameboy, à mes voyages, je vois bien que ces instants, je ne les ai pas vraiment perdus mais plutôt utilisés, comme les détenus. Et puis surtout, si j’arrive à me les rappeler, quelque part, c’est qu’ils ne sont pas tellement derrière moi.

À mon sens, plusieurs raisons expliquent pourquoi accepter cette perte est si difficile, voire impossible.

Capitalisme et injonction à la vie

Peut-être est-ce parce que l’industrie capitaliste tient à montrer que chaque instant compte. Ne serait-ce que dans les slogans pour les voitures. « Thrifty c’est vivre l’instant présent. ». Dans un spot publicitaire, Opel nous met en demeure, « Vivez l’instant présent ».

Cela n’a rien d’étonnant. Laisser passer le temps n’entraîne aucune consommation puisque cette sensation apparaît en l’absence de divertissement.

Une fois que l’on a accepté la vacuité de sa vie, il n’est plus sûr que l’on ait besoin de la remplir à base d’achats. Tout l’enjeu pour une marque est de montrer comment elle permet de mieux maîtriser et dépenser son temps qu’une autre.

Voir = savoir

Et puis, ce n’est pas parce qu’on ne pense pas au temps qui passe que l’on n’en prend pas conscience. De la même façon que l’on ne retire rien des injonctions à vivre au présent, peut-être que tout le monde ne voit pas l’intérêt de prendre le temps se sentir vieillir d’une, deux puis trois secondes puisque le simple fait de voir le soleil décliner nous indique qu’une journée s’est écoulée.

L’impuissance face au temps qui passe

Il y a aussi quelque chose qui nous ramène à notre propre impuissance. Que je le veuille ou pas, le temps passe. Seule m’appartient la capacité de choisir quoi en faire.

Pire, vouloir essayer de le graver (de l’enregistrer) nous déconcentre et nous empêche de le vivre. Vivre à moitié deux fois un événement ne rattrapera pas le fait de n’avoir jamais été entièrement dedans.

Comme Orphée avec Eurydice, notre salut ne se trouve pas dans le regard porté en arrière mais peut-être dans la poésie et l’art.

Tous égaux face à l’angoisse de la perte

J’aurais préféré écrire qu’il serait simple de se vider la tête et d’oublier tous ses problèmes – y compris l’inéluctabilité de la mort – en suivant les conseils des influenceurs LinkedIn. Ce n’était pas le cas.

À l’inverse, j’aurais aussi voulu dénoncer leur charlatanisme. Montrer qu’ils se mentaient à eux-mêmes en donnant des leçons de vie, mais qu’un jour, ils finiraient par se rendre compte qu’ils passaient à côté de ce qu’était vraiment prendre conscience de l’instant et que là, ils comprendraient que leur vie était une imposture et qu’ils en soufreraient terriblement. Mais à vrai dire, je pense qu’ils n’auront jamais à se poser cette question. Cela rentrerait en contradiction avec leur discours qui vise à ne jamais se retrouver en position de perdre un instant. Et puis leur logiciel de pensée à base de « problème = solution » ne supporterait d’ailleurs pas de se confronter à ce souci dont la seule issue est de ne pas y penser.

Et à vrai dire, personne n’est si différent d’eux. Qui n’aimerait pas la vie ou ses proches pour se dire qu’un instant passé à compter jusqu’à 1 000 sans eux, c’est un instant gâché ?

Madame Tanguy m’avait prévenu : ce sont les pères de famille qui trouvent plus que les autres que les moments en prison sont des moments réellement perdus

Accepter la perte

Peut-être que cette angoisse est tout à fait saine. Après tout, elle ne surgit qu’après une introspection, quand on commence à divaguer. Peut-être que cet abysse ne se présente qu’en signe d’alarme pour revenir à ses occupations.

J’ai mis du temps à admettre qu’il n’y avait rien d’honteux à ne pas accepter cette perte. Que ce n’était pas une faiblesse. Je ne reproche pas à l’époque son incapacité à affronter l’instant qui disparaît mais bien de ne pas savoir accepter l’ennui.

Mais là encore, comment lui en vouloir ? Si j’aime autant rêvasser en attendant le bus ou manger seul, c’est sans doute car ces moments ne sont pour moi que des cassures dans mon rythme de vie, une parenthèse de calme. Ce sont en fait des instants que je réserve pour prendre du recul sur moi. Je ne le ferais sûrement que bien plus rarement autrement dans mon emploi du temps que j’ai si maladivement optimisé. Et d’ailleurs, je ne suis pas le seul. Sur internet, un forum est dédié aux réflexions que l’on ne peut avoir qu’en s’ennuyant (le /r/showerthoughts).

En fin de compte, rien ne sert de s’obstiner et de lutter contre sa nature. Ce n’est sans doute pas la perte de l’instant qu’il faut accepter, mais le fait de ne pas pouvoir accepter cette perte.

Notre enquête

Au fil des recherches et des témoignages, on se rend compte que plusieurs façons d’envisager l’instant coexistent et que l’on peut l’étudier d’autant de façons différentes. D’où un découpage de l’enquête façon feuilleton :

A propos de l'auteur

Gaspard

Grand g❀urou du site. 50% France Culture, 50% rap alternatif, 50% musiques électroniques moisies, 100% fluid, 0% de dignité.
Quelque part entre Pascal et Cioran, rages et fleurs ; vivre la tête haute et le cœur léger, transformer la nuit en matin.

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