Un nouveau monde est-il possible ? Depuis une vingtaine d’années, quelques irréductibles Français y croient. Ils ont quitté leur vie citadine pour une vie en collectif dans un petit village en Ardèche, le Hameau des Buis.

« L’utopie est la vérité de demain » écrit Victor Hugo dans Les Misérables. En arrivant au Hameau des Buis, pourtant, impossible de ne pas penser que l’utopie est là, devant nous. Une utopie où les hommes vivraient ensemble, sans altérer l’écosystème ni s’approprier la terre. Mais l’utopie, même devenue réelle, se heurte toujours au même barrage : celui de la nature humaine.

Octogénaire au sourire convainquant, Pierre Rabhi a bien volontiers été érigé par les médias en figure d’une vie sobre, tournée vers la nature. Parmi ceux que Pierre Rahbi n’a pas eu à convaincre, on trouve sa fille, Sophie Rabhi, et son mari Laurent Bouquet.

En 2001, les amoureux décident de se lancer dans une aventure qui leur est chère : fonder un éco-village autour d’un projet d’école. C’est dans la garrigue sud ardéchoise, entre mi-montagnes et forêts, à seulement quelques kilomètres de la maison de son père, que Sophie décide d’implanter son projet. Celui d’une société plus écologique, plus humaine, où les enfants pourraient être éduqués aux valeurs de la terre et du partage.

La jeune femme devient la créatrice et directrice de cette « Ferme des Enfants », où la hiérarchie entre adultes et enfants n’existe pas. Les activités périscolaires sont tournées vers la ferme adjacente à l’école. Mais le projet ne s’arrête pas là. Tout un village émerge, fondé sur les mêmes principes écologiques.

Des maisons en terre-paille pour de l’écologie sans ascétisme

Aujourd’hui, une petite trentaine d’adultes et quinze enfants habitent le Hameau des Buis. Ils habitent des maisons dites «  bioclimatiques ». Elles sont construites en bois de pin Douglas issu des forêts avoisinantes et isolées en « terre-paille », suivant une méthode ancestrale. La terre vient d’un terrain du village et la paille n’a pas poussé très loin. Pour autant, il ne s’agit pas de vivre dans une grotte à l’odeur de terre et sans électricité. Ici, hors de question qu’écologie rime avec ascétisme.

Les maisons isolées en terre-paille du Hameau des Buis

 

L’intérieur des habitations est coquet et connait tout le confort moderne.

La température intérieure oscille entre 18° et 23° entre l’hiver et l’été dans les habitations. On chauffe moins d’une heure au poêle à bois les jours les plus frais.

se targue Michel, un retraité de 72 ans résidant de la commune.

Autonomie et écologie

Laurent Bouquet, les cheveux déjà grisonnants, n’en était pas à son coup d’essai en matière d’écovillage. Quelques années plus tôt, cet arboriste-grimpeur avait déjà tenté l’expérience avec deux copains. Le projet avait avorté, plombé par la mésentente du groupe.

En 2001, lorsque le hameau devient réalité, Laurent entend bien apporter ses connaissances aussi bien en matière de construction que d’organisation administrative. « Ici, ce qu’on prend à la terre reste sur le terrain », déclare-t-il. Un système de phyto-épuration a été mis en place pour les eaux grises, ensuite réutilisées pour arroser les cultures. Même chose pour les latrines : les résidus des toilettes sèches permettent, une fois compostés, de fertiliser les sols.

Dans la mesure du possible, la récupération est de miseOn essaie de rendre tout ce que nous donne la nature

avance le gendre de Pierre Rahbi. Coté électricité, il a fallu faire un choix. Les panneaux solaires ne pouvant pas être recyclés, le village s’est résolu à ne traiter qu’avec des fournisseurs d’électricité « verte » issue d’énergies renouvelables.

Il faut cultiver son jardin

Au détour des rues de ce village « miniature », impossible de rater le potager. Il permet de produire 30% de la consommation alimentaire des habitants grâce à l’aide de deux maraîchers.

Le potager du Hameau des Buis

Pour le reste, le village dispose d’une épicerie qui vend des produits achetés en vrac, à moindre coût. Pour les Ardéchois de la région, le choix de ces nouveaux venus est perçu comme étrange, mais la plupart soutiennent le projet. Alain, 57 ans, un habitant de la commune voisine confie :

« J’aime bien passer au hameau, à chaque fois ça me ressource. Ces gens-là ont choisi une vie que je n’aurais pas prise mais leur projet est louable. »

« Le pari du collectif »

« On ne recherche pas l’autonomie au sens d’autarcie, mais plus une forme de sobriété et de résilience, explique Michel qui habite le hameau depuis 3 ans. Ici, beaucoup de gens poursuivent leur activité professionnelle en dehors du village et restent dans la vie active ».

C’est le pari collectif qu’ont fait les habitants du hameau. Les décisions sont prises par les occupants, selon un système mis en place par une charte établie permettant que chacun ait un pouvoir décisionnel.

Tous participent aux taches du quotidien mutualiste : entretien du compost et des outils ou encore surveillance de la station de phyto-épuration. On compte sur la volonté individuelle pour créer l’équilibre. Et lorsque des tentions apparaissent, c’est la communication non-violente qui est choisie pour y mettre fin. Parler de son ressenti, pour éviter que les couacs ne deviennent de véritables sources de discorde.

L'épicerie du Hameau des Buis

L’épicerie vend les produits cultivés au Hameau

Discordes et discordances

La bienveillance et la communication ne parviennent parfois pas à soigner tous les maux. De même, la communication non-violente ne permet pas toujours d’éviter la case tribunal. Des plaintes ont été adressées contre Sophie Rahbi. « Il y a certains points sur lesquels on n’est pas d’accord mais on avance ensemble pour les résoudre » évoque la fondatrice du projet.

Dans un monde où tous seraient égaux, il est aussi difficile d’accepter qu’une femme puisse prendre le leadership sur l’école, véritable poumon du village, et encore plus quand son mari est lui responsable de la plupart des démarches administratives. Une réalité qui a poussé plusieurs habitants du hameau à quitter le lieu, déçu d’un système pas aussi démocratique qu’ils l’avaient rêvé.

Alors, pari perdu ? Le Hameau des Buis refuse de s’y résoudre, notamment en organisant des week-ends « portes ouvertes » tous les mois. Accueillir les curieux pour faire naître de nouvelles vocations. Tout n’est pas rose au hameau, les fondateurs eux-mêmes en conviennent lors de ces échanges entre habitants et visiteurs.

« En venant ici, les gens peuvent piocher ce qui a bien fonctionné et apprendre de nos erreurs afin de ne pas les reproduire »

assume Laurent Bouquet.

Des erreurs qui n’empêchent pas de continuer à y croire. Clémence a tout quitté il y a quelques années pour venir vivre une autre vie ici. Son constat est sans appel :

«  Je vis dans le luxe en habitant ici, pour rien au monde je ne récupérerais ma vie d’avant ».

Le luxe, en attendant l’utopie.

Jean-Baptiste Robert

La sociocratie au hameau des buis

La sociocratie est un mode de gouvernance partagée qui permet à une organisation, quelle que soit sa taille, de fonctionner efficacement selon un mode auto-organisé caractérisé par des prises de décisions réparties entre tous les citoyens. Cette théorie a été fondée dans les années 70 et pose le principe de confiance dans l’humain. Ses fondements reposent sur l’intelligence collective au service du succès d’objectifs communs.

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