Le journaliste Valentin Gendrot a infiltré la police pendant près de deux ans. Du mal-être policier aux actes violents et racistes auxquels il a assisté, il partage son expérience dans le livre Flic, publié en septembre dernier.

De passage sur Strasbourg pour une rencontre avec des lecteurs, Valentin Gendrot discute de sa dernière infiltration avec une quarantaine de curieux, majoritairement jeunes. Regard sérieux et cigarette au bout des lèvres, il répond à nos questions.

Underlined : Pourquoi avez-vous choisi la police comme sujet de votre nouvelle infiltration ?

Valentin Gendrot : La police est un sujet d’actualité extrêmement clivant que l’on traite le plus souvent à travers le prisme des violences policières, des suicides ou du mal-être policier. Je voulais aborder ces questions-là de l’intérieur. Suivre les mêmes policiers d’un commissariat de quartier populaire pendant six mois permet davantage d’observation et d’analyse que le traitement médiatique classique qui extrait un cas de violence policière d’un commissariat à un instant T. Il n’y a pas d’énorme révélation dans ce livre, c’est la mise à nue d’un fonctionnement banal.

Est-il difficile d’entrer dans la police ?

Le concours d’adjoint de sécurité (ADS) pour devenir policier contractuel est extrêmement simple. Les épreuves sont faciles, aucun diplôme n’est requis. La seule épreuve qui m’inquiétait était l’enquête administrative durant laquelle la police nous convoque pour que l’on présente les diplômes que l’on a déclarés, notre situation bancaire et judiciaire… Logiquement, s’ils avaient fait les recherches nécessaires, ils auraient découvert que j’ai pratiqué l’omission dans ma déclaration, en ne mentionnant pas mes études et expériences de journaliste. En plein état d’urgence ça questionne sur le degré de sécurité et de surveillance que la police jette sur les candidats à la fonction de policier.

Que retenez-vous des trois mois de formation pour être policier contractuel (ADS) ?

Ce qui me choque le plus, c’est qu’ en seulement trois mois, on peut devenir policier avec une habilitation pour porter une arme sur la voie publique . Même si on tire trente cartouches tous les vendredis matins pour s’exercer.

On aborde très superficiellement le code de déontologie de la police, qui régit les pratiques policières en France. Il représente environ 1% du temps de formation.

La question des violences conjugales est balayée en une séance de trois heures (dont deux sont consacrées à la projection d’un film). C’est d’autant plus choquant lorsque l’on sait que les violences conjugales, familiales et les différends entre voisins constituent la majorité des interventions.

Parallèlement à cette formation low cost, le recours à des policiers contractuels est de plus en plus important. « On va envoyer du bleu pour rassurer la mémé » disait un des formateurs. À aucun moment on ne questionne la manière dont ces contractuels sont formés.

Qu’en est-il pour les gardiens de la paix ?

Initialement la formation était d’un an en école. Aujourd’hui, la formation peut être d’un an ou six mois selon le concours qui a été passé. Si le ministère de l’intérieur décide d’organiser d’autres concours au cours de l’année, le temps de formation est réduit. On a donc des gardiens de la paix moins bien formés qu’auparavant.

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Aujourd'hui paraît en librairie notre “projet secret”. • Depuis deux ans, afin de garantir sa publication, nous l’appelons ainsi entre nous. Pourquoi ? Car nous avons dû prendre certaines précautions inhabituelles : imprimer ce livre à l’étranger pour plus de discrétion, inviter les journalistes à lire le manuscrit dans le huis-clos du cabinet de notre avocat et, bien sûr, tenir notre langue. • Voici donc “Flic”, l’histoire vraie d’un journaliste qui, durant deux longues années, a infiltré la police française. Jamais personne n’avait tenté – et réussi – un tel exploit. • Que se passe-t-il derrière les murs d’un commissariat ? Pour répondre à cette question, Valentin Gendrot a mis sa vie entre parenthèses. Il a suivi la formation de l’école de police de Saint-Malo et a fini par atteindre son objectif : devenir policier dans un quartier populaire parisien. • Durant six mois, Valentin Gendrot a intégré le commissariat du 19e arrondissement de Paris. Une arme à la ceinture, le journaliste sous couverture a rejoint une brigade dont certains membres tutoient, insultent et distribuent régulièrement des coups à des jeunes hommes noirs, d'origine arabe ou migrants qu’ils surnomment “les bâtards”. • Valentin Gendrot ne cache rien. Il relate la précarité des conditions de travail, le suicide d’un collègue du commissariat survenu lors de son immersion, mais aussi les propos racistes émis par des agents de l'État, les bavures, la violence. • L’auteur raconte, en détail, comment il assiste au tabassage d’un adolescent noir par un collègue policier. Alors que le jeune homme de 16 ans a porté plainte pour violences policières, Valentin Gendrot découvre, de l’intérieur, comment ses collègues étouffent l’affaire. • Cette infiltration unique nous délivre les secrets que seuls les policiers partagent ; Valentin Gendrot nous ouvre l’antichambre où personne n’est jamais entré. • Après deux ans de discrétion forcée, nous sommes fiers de vous présenter “Flic”. . . . . . #Flic #ValentinGendrot #infiltration #police #Paris #immersion #journalisme #enquête #nonfiction #violencespolicieres #75019 #bavure #gouttedor #editionsgouttedor

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Quelles difficultés matérielles rencontrent les policiers au quotidien ?

Les conditions de travail sont très dégradées. Par exemple, il y a au sein du commissariat du 19ème arrondissement de Paris des infiltrations d’eau, des toilettes pas débouchées depuis des mois, des néons non réparés…

Les policiers rachètent sur leurs propres deniers des gants, des lampes, des chaussures…

Le matériel octroyé en école de police par l’administration n’est pas adapté aux situations que rencontrent les policiers sur le terrain.

Des policiers ressentent-ils de la désillusion face à la réalité du métier ?

Il y a déjà le fait qu’une partie de la population vous défie ouvertement au quotidien, les relations sont parfois tendues. J’ai souvent ressenti une envie de reconnaissance, une volonté de servir son pays. Il y a un côté patriotique assez mythifié par la figure du superflic des films d’action. Quand vous êtes policiers d’arrondissement, le décalage avec la réalité du terrain peut générer de la frustration.

On se lève à 4 heures du matin pour être à 6h devant la porte du commissariat jusqu’à 14h. Lorsque l’on s’engage pour mettre fin à la délinquance ou endiguer des trafics de drogues par exemple, le sentiment d’impuissance individuelle peut être fort .

Avez-vous ressenti une pression supplémentaire vis-à-vis du risque d’attentats ?

Sentir que les policiers sont des cibles est terriblement pesant. La situation s’est aggravée avec l’attentat à Magnanville en 2016, où un couple de policiers a été assassiné à son domicile par un terroriste. Depuis, quiconque porte l’uniforme se demande « pourquoi pas moi ? ».

Le ministre de l’intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, avait décidé de permettre aux policiers de rentrer à domicile avec une arme à feu pour les rassurer. Ce choix soulève la question des suicides policiers car la majorité d’entre eux ont lieux avec leur arme de service.

Vous relatez dans votre livre le suicide d’un de vos collègues. En parle-t-on au commissariat ? Comment lutter contre ce phénomène de « sur-suicide » ?

Le métier de policier est extrêmement difficile, compliqué, violent et anxiogène. On brasse de la misère sociale et humaine tous les jours. On a beau faire croire qu’on est armés psychologiquement, il faut reconnaître lorsque certaines situations nous bouleversent.

Il manque un vrai suivi psychologique au sein du commissariat.

Il y a un psychologue mais il travaille sur plusieurs commissariats de différents arrondissements, peu de créneaux sont disponibles…

Le culte de la virilité est très présent dans l’institution : il ne faut pas paraître faible, montrer des faiblesses. Le suivi psychologique est difficile à mettre en place mais il faudrait tendre vers ce soutien.

En parlant de virilité, quelle place occupent les policières ?

J’ai pu observer deux grands types de policières.

Celles qui sont très féminines, maquillées et coiffées sont souvent considérées par leurs collègues masculins comme des assistantes sociales, pour la simple raison qu’une femme court moins vite qu’un homme. On estime qu’elles ne percutent pas assez sur le terrain, qu’elles sont nulles.

D’autres policières sont ouvertement lesbiennes et surjouent la virilité. Si elles adoptent cette position-là, c’est aussi pour exister en tant que femmes devant leurs collègues masculins. J’ai souvenir d’une policière qui se vantait d’avoir été convoquée 5 ou 6 fois à l’IGPN. Quand on était en intervention elle voulait en découdre avec les gens en face de nous. Elle bombait plus le torse que les autres et était parfois difficilement contrôlable.

Quelles relations police – justice avez-vous ressentie ?

 La justice de manière générale est considérée comme laxiste par les policiers , notamment sur la question des mineurs. En garde-à-vue, on croise plusieurs fois les mêmes individus mineurs qui savent qu’ils risquent moins que les majeurs. Ils ont plus tendance à récidiver. Des policiers enragent et se sentent impuissants.

Plutôt que de le placer en garde à vue, un policier l’a tabassé dans la voiture.

Un jour on a interpellé un toxicomane marocain qui avait volé dans un magasin de bricolage des piles et de la colle. Plutôt que de le placer en garde à vue, un policier l’a tabassé dans la voiture. C’était pour lui une manière de rendre justice lui-même car il estimait qu’aucun juge n’allait punir suffisamment pour un délit de cette nature-là. Il revendiquait aussi un effet dissuasif.

Vous avez assisté à de nombreuses violences policières. Résultaient-elles selon vous de « craquages » individuels, ou avez-vous ressenti un effet systémique ? En parle-t-on dans le commissariat ?

 Les violences étaient routinières et concernaient toujours les mêmes policiers.  Dans ma brigade de 36 policiers, il y en avait 5 ou 6 qui avaient des comportements ouvertement violents et racistes. Les autres couvrent ou se taisent. La violence devient routinière : un gardé-à-vue qui crie un peu trop, il va se prendre une patate dans la gueule. Ceux qui frappent des gardés à vue ou des migrants dans un fourgon, c’est toujours les mêmes. Il est facile de les identifier, il ont souvent été convoqués à l’IGPN mais rien n’est fait pour les calmer. J’ai ressenti un phénomène d’impunité.

Ce qui se passe dans le fourgon reste dans le fourgon. Les policiers assistent à des violences policières sans jamais en parler. Ils n’emploient pas non plus le terme de violence policière.

Quand un policier dit qu’il a été convoqué 5 ou 6 fois à l’IGPN, c’est comme si c’était des galons. Alors que ça n’a rien de banal, ça témoigne au contraire d’un degré de violence important. Tant qu’ils resteront peu sanctionnés, ils continueront de poser problème à l’ensemble de la corporation car  la police doit être respectable pour être respectée. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. 

Petit à petit vous dites dans votre livre avoir perdu en sensibilité. Par habitude ? Résignation ?

Les premières fois que des femmes viennent déposer une plainte ou une main courante contre leur conjoint, j’étais en état d’alerte. Au bout de quelques mois,  je me suis habitué au fait que presque tous les jours des femmes viennent pour des violences conjugales, ça fait partie du paysage . C’est un peu pareil pour les violences policières.

Quelqu’un qui se fait frapper en garde-à-vue, ça devient classique.
C’est pas quotidien mais c’est récurrent. Je ressens un peu le même effet avec les SDF dans la rue… Moi qui n’habite pas Paris je suis bouleversé, mon côté candide me donne envie de les aider. Mais au bout d’un mois, je fais beaucoup moins attention.

Progressivement vous vous mettez à tutoyer les gardés à vue, à vous habituer aux violences… A quel point devenir policier vous a changé ?

Au départ, j’infiltre la police mais  au bout de quelques mois c’est la police qui s’infiltre en moi . Je me mets à employer des mots que je n’employais pas au début comme « les bâtards », pour désigner des migrants et jeunes arabes et noirs. Ce terme m’a extrêmement choqué durant mon infiltration, je refusais de l’employer. Au bout de trois ou quatre mois, je me suis mis à l’utiliser par habitude car c’est un mot passe-partout que tous les collègues ou presque utilisent. Rapidement, la connotation raciste est gommée, même les policiers noirs ou d’origines arabes l’utilisent. C’est probablement aussi un moyen d’être accepté par le collectif. Il est utilisé de manière totalement décomplexée, j’ai par exemple retrouvé la photo d’un carton de nourriture sur lequel il était écrit « bouffe bâtards ».

A la fin de mon infiltration j’ai eu l’impression de sortir d’une plongée en apnée de deux ans, surtout des six mois dans le commissariat. J’ai mis plusieurs semaines à redevenir comme avant, plus insouciant et moins parano.

Comment améliorer la situation policière selon vous ?

La police est un énorme chantier. Politiquement,  il faudrait renforcer la formation notamment autour des violences conjugales et rapprocher la hiérarchie policière de sa base . Aujourd’hui, il y a un décalage important : les lieutenants, capitaines, commandants et commissaires sont dans leurs bureaux, jamais sur le terrain sauf pour prendre la lumière médiatique s’il y a une caméra. La hiérarchie ne devrait pas tolérer les violences policières. Elle le fait sans le savoir car elle n’est pas là lorsqu’elles ont lieu.

La police a du mal à recruter car c’est un métier compliqué, parfois détesté.  Il faudrait parvenir à redonner l’envie aux citoyens de devenir policier , par exemple en montrant que c’est un métier dans lequel on peut aider et avoir de la reconnaissance. Reconnaissance qui n’est pas effective aujourd’hui. Souvent les jeunes policiers sont obligés de débuter à Paris ou en Île-de-France, or il existe des rapports police-habitants spécifiques à la capitale.

Comment faire baisser le niveau de tension police-citoyens ?

Le surarmement est un problème. On peut faire des contrôles routiers avec un LBD alors qu’à la base c’est une arme de maintien de l’ordre. Il y a un surarmement progressif par rapport aux années 70 – 80, les policiers ressemblent davantage à des robocops qu’à des gardiens de la paix.

J’ai la conviction qu’il faudrait de la parole et du dialogue avec les citoyens.

Actuellement, les policiers sont soit au commissariat soit en intervention, il n’y a pas d’entre deux. Il est extrêmement rare que des policiers patrouillent et discutent calmement avec les habitants. Connaître les gens du quartier et qu’ils nous connaissent en retour pourrait améliorer les relations. Je pense qu’il faudrait rétablir la police de proximité.

Que pensez-vous du traitement médiatique de votre livre ? Les violences policières ont-elles plus fait parler que le malaise policier ?

Des gens nient, parlent de mensonge et de diffamation, d’autres me remercient de parler des violences policières. TF1, Valeurs Actuelles, CNews, Marianne, … Tous les médias classés à droite n’ont absolument pas parlé de mon livre. Je n’ai reçu aucune demande d’interview de leur part. Ça montre bien que parler des violences policières est encore tabou aujourd’hui. Les médias ont plus parlé des violences policières que du mal-être policier ou de la psychiatrie.  Je pense qu’on m’a posé une étiquette « journaliste anti-flic » que j’essaie de décoller car ce n’est absolument pas le cas , c’est un raccourci.

Depuis sa sortie le 3 septembre, quels retours avez-vous eus sur votre livre?

J’ai reçu des messages d’un ancien collègue du commissariat du 19ème à Paris qui me dit « je viens d’apprendre la nouvelle, je suis trop choqué ». Sinon ,c’est silence radio. Sur les réseaux sociaux j’ai reçu des messages de policiers qui jugent mes propos scandaleux ou mensongers.  Je suis journaliste pas romancier, je ne raconte que du factuel.  C’est pourquoi je demande toujours qu’on me prouve que ce qui est écrit est faux. Je reçois aussi beaucoup de messages de sympathie et de remerciements dans lesquels on me dit de faire attention à moi.

Si vous deviez recommencer, changeriez-vous quelque chose à votre infiltration ?

Non. J’ai le sentiment d’avoir fait mon métier de journaliste, d’être allé là où le grand public n’a pas pu aller, d’apporter une pierre de plus au débat sur la police. Même sur l’affaire du faux témoignage… C’est un cas de conscience avec lequel je vis aujourd’hui mais je pense avoir bien agi.

Auriez-vous des conseils pour des journalistes qui voudraient s’essayer à l’infiltration ?

Il faut bien cibler le sujet car tout n’est pas infiltrable, tout n’est pas justifié. Les lieux de pouvoir, les lieux secrets, où l’on ne peut pas aller. Il faut avoir un plan très carré, ne pas s’inventer une vie, tenter de coller à la réalité même si on invente.

Par exemple on peut transformer un travail saisonnier en disant qu’on y a bossé deux ans. Ça permet de gommer les années d’enseignement supérieur. Etre bon dans les sujets populaires ou universels. Moi celui où je suis bon c’est le foot, ça m’aide en terme de lien social pour m’intégrer dans d’autres milieux.

Flic, un journaliste a infiltré la police (2020) de Valentin Gendrot, 330 pages, 18 €, est édité aux éditions Goutte d’Or

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